La paracha de Nasso achève le dénombrement des familles de Lévi, organise le camp autour du sanctuaire, puis traite de la femme sotah et du nazir, avant de s'achever par les offrandes des douze princes pour l'inauguration du Michkan. En son cœur : la Birkat Cohanim, la bénédiction des Cohanim. Le Midrach la relie de façon déroutante au lit du roi Chlomo « entouré de soixante guerriers » — ce ma'amar déploie le secret de ses soixante lettres, véritables gardiens contre les forces du mal.
La Birkat Cohanim tient en trois versets (Bamidbar 6, 24-26). Le Midrach (Chir Hachirim Rabba 3, 7) rapproche, étonnamment, le verset « Voici le lit de Chlomo, soixante guerriers l'entourent » (Chir Hachirim 3, 7) de cette bénédiction : les soixante guerriers sont les soixante lettres de la Birkat Cohanim, qui « renforcent Israël » et « combattent toutes les formes de malheur ».
Le Midrach conclut par un conseil : même celui qui voit en rêve une épée trancher sa cuisse, qu'il se rende à la synagogue, lise le Chéma, prie, écoute la Birkat Cohanim et réponde amen — « alors aucune chose mauvaise ne lui nuira ».
Le lien paraît pourtant ténu — un simple décompte de lettres. De quoi parlent réellement les Sages ? Pour le comprendre, il faut remonter à l'origine même du mal.
Le Midrach (Béréchit Rabba 17, 6) relève que le mot « וַיִּסְגֹּר — et il referma », lors de la création de 'Hava (Béréchit 2, 21), contient le premier « ס - samekh » de toute la Torah. « Depuis le début du livre jusqu'ici, le samekh n'est pas écrit ; dès qu'elle fut créée, le Satane — dont le nom commence par cette lettre — apparut avec elle. »
Rachi (Béréchit 1, 27) rappelle que l'homme fut d'abord créé « à deux visages », puis séparé en deux (Béréchit Rabba 8, 1 ; 'Erouvine 18a). Or le moment de cette séparation — la Dormita, où Adam est endormi, sans protection — est précisément celui que le mal choisit pour attaquer. 'Hava, consciente mais encore innocente, n'a pas la force de lutter.
Le premier couple se réincarne chez les patriarches ; la réparation culmine en Yaakov, dont la structure familiale calque celle d'Adam : deux épouses, Léa et Ra'hel, réincarnations de la première et de la seconde 'Hava. Le Arizal (Otsrot 'Haïm, Cha'ar Ra'hel et Léa, ch. 2) enseigne que cela manifeste une configuration céleste — Léa, « le monde caché », au-dessus de Ra'hel, « le monde dévoilé ».
La séparation céleste — la Nessira — passe, comme sur terre, par une « Dormita » où le masculin perd connaissance afin d'en retirer le féminin : un instant de grande vulnérabilité. C'est là qu'intervient le premier samekh.
Dans le sommeil, une part de l'âme s'élève : les Mohine, dont les deux principaux, la Hokhma et la Bina, sont figurés par les deux premières lettres du Nom divin, le « י » et le « ה ». Très pures, elles repoussent le mal ; mais elles ne suppriment pas le libre arbitre : lorsque l'homme faute, elles se retirent et le mal envahit leur place. Le Nom se scinde alors, « יה » prenant ses distances de « וה ».
C'est à la faute d'Adam et 'Hava que les Sages font remonter la racine d'Amalek. Plus tard, lors du combat, « tant que Moshé tenait son bras levé, Israël l'emportait » (Chémot 17, 11). Le Ramban, citant le Séfer HaBahir (ch. 138), explique : les dix doigts levés correspondent aux dix paroles, les dix Sefirot ; Moshé les orientait vers la dimension « Israël » où réside la Torah de vérité, soutenant ainsi les mondes.
Mais il est interdit de tenir les mains levées plus de trois heures (Rékanati, Vaéra) : maintenue trop longtemps, cette connexion priverait les nations de tout flux. La Guemara (Berakhot 7a) décrit un bref instant quotidien de rigueur divine — celui que Bilaam, et après lui Amalek (Torat Chalom, au nom du Mégalé 'Amoukot), savaient saisir pour maudire. En levant les mains, Moshé annulait cet instant en maintenant les Sefirot en place.
Or c'est exactement le geste de la Birkat Cohanim : mains levées pour relier toutes les Sefirot, maintenir la Hokhma et la Bina, et rétablir les lettres « יה » (valeur 15, comme les quinze mots de la bénédiction). Ainsi ses soixante lettres repoussent l'agression du « ס - samekh », de même valeur. Le Arizal (Cha'ar Hakavanot) ajoute qu'on y achemine la lumière de la Hokhma, nommée « Abba » (le père) — d'où l'usage de couvrir les enfants dans le talith de leur père durant la bénédiction.
Le Yalkout Réouveni (Nasso 51) relie les soixante lettres de la Birkat Cohanim aux soixante lettres cachées du Chéma. La Guemara (Berakhot 15b) insiste : il faut marquer un espace entre deux lettres identiques qui se suivent (« עַל לְבָבְךָ »…) — « quiconque récite le Chéma en articulant chaque lettre, on rafraîchit pour lui le Guéhinam ».
Le Arizal (Cha'ar Hakavanot, Kriat Chéma) recense exactement soixante lettres jumelles à séparer dans le Chéma. Car la dernière lettre du Nom, le « ו » (valeur 6) porteur de dix Sefirot, donne soixante : ce sont les points d'accroche de la Nessira. Les espacer avec soin, c'est opérer la séparation en restant protégé — d'où la promesse de la Guemara.
Ainsi le Chéma du coucher est-il rythmé par des cycles de soixante : on répète trois fois le verset des « soixante protecteurs » de Chlomo, on récite la Birkat Cohanim (soixante lettres), puis les soixante premiers mots du Téhilim « יֹשֵׁב בְּסֵתֶר עֶלְיוֹן ». Telle est la minutie de nos prières.
Un schéma se dessine : les Cohanim lèvent les mains, font descendre la Hokhma et complètent le Nom divin. D'où l'apparente contradiction des versets : la Torah dit d'abord « Ainsi vous bénirez » (la bénédiction serait entre leurs mains), puis « ils placeront mon Nom sur les bné-Israël, et Moi je les bénirai » (c'est Hachem qui bénit).
La réponse est inscrite dans le texte : bénir, pour les Cohanim, c'est constituer le Nom par ses quatre lettres — lever les mains complète les dix Sefirot et fait descendre la Hokhma, le « י » qui parachève le tétragramme. Une fois le Nom posé (« ils placeront mon Nom »), la bénédiction divine peut venir (« et Moi je les bénirai »).
Le Rachach rappelle que ces processus s'accomplissent de toute façon ; les pratiquer est un cadeau : participer à la manœuvre, être touché par son éclat, voir notre âme compléter sa stature. Le Bati léArmoni (Nasso, p. 39) y rattache la lumière du visage de Moshé : les sept orifices du visage sont les « sept bougies de la Ménorah » qui diffusent la lumière de l'âme. Puissions-nous mériter d'installer ce Chalom, là où le mal n'a plus d'emprise. Chabbat Chalom. — Rav Y. M. Charbit
- Bamidbar 6, 24-27 — la Birkat Cohanim
- Chir Hachirim 3, 7 ; Midrach Chir Hachirim Rabba 3, 7
- Béréchit 2, 21 ; Béréchit Rabba 17, 6 et 8, 1 ; Talmud 'Erouvine 18a
- Arizal — Otsrot 'Haïm (Cha'ar Ra'hel et Léa) ; Cha'ar Hakavanot (Hazarat Ha'amida ; Kriat Chéma)
- Chémot 17, 11 et 17, 16 ; Ramban sur place ; Séfer HaBahir 138 ; Rékanati (Vaéra)
- Talmud Berakhot 7a et 15b
- Torat Chalom (Béchala'h) au nom du Mégalé 'Amoukot ; Yalkout Réouveni (Nasso 51)
- Rachach ; Bati léArmoni (Nasso, p. 39)