La paracha d'Emor détaille les lois de pureté propres aux Cohanim, les défauts qui disqualifient un Cohen ou un sacrifice, puis le calendrier des fêtes, la ménorah et les douze pains. Mais elle s'ouvre sur un épisode singulier : un homme — fils d'une Israélite et d'un Égyptien — blasphème le Nom divin. Qui est-il ? Ce ma'amar suit le fil de son âme jusqu'à Caïn, puis jusqu'au roi Chaoul et à la nécromancienne d'Ein-Dor, pour dévoiler comment le mal cherche à percer la frontière des mondes et à détourner la source de la prophétie.
La Torah tait son nom et ne le désigne que par sa filiation : fils d'une Israélite et d'un Égyptien (Vayikra 24, 10-11). Or cet Égyptien est précisément celui que Moshé avait mis à mort. Rachi (Chémot 2, 11) raconte : contremaître, l'Égyptien avait jeté son dévolu sur Chlomit bat Divri ; il l'avait trompée en se faisant passer pour son mari, puis tyrannisait ce dernier — jusqu'à ce que Moshé le tue par un Nom divin.
De cette union naquit un fils. Le Ramban rappelle qu'avant le don de la Torah la filiation suivait le père : le fils de Chlomit n'est donc pas juif de naissance (il se convertira — Rachi sur Vayikra 24, 10). Sa mère est de la tribu de Dan, mais chaque âme a sa place assignée dans le camp ; refusé par Dan, il apprend alors son origine et la mort de son père — et se met à blasphémer.
Le Arizal (Cha'ar Hapsoukim, Béréchit) dévoile l'origine de cette âme : l'Égyptien portait le néfech de Caïn (l'un de ses guilgoulim au temps de Moshé). Or Moshé porte l'âme de Hével. En tuant l'Égyptien, Moshé accomplit une réparation : Caïn, qui avait tué Hével, est à son tour retranché. Le Arizal (Ta'amé Hamitsvot, Emor) ajoute que l'enfant qui en descend est entièrement dominé par le mal.
Ce n'est pas un hasard s'il surgit dans Dan. Après le meurtre, Hachem demande à Caïn « où est Hével ton frère ? » (Béréchit 4, 9). Le Tikouné HaZohar enseigne qu'un Nom divin y perd des lettres : du Nom אדני, les lettres אי disparaissent, ne laissant que « דן ». D'où le sang nommé au pluriel, דְמֵי, dont la valeur égale « דן ». Le Torat Chalom lit ainsi le châtiment « נע ונד » (errant et fugitif) comme עון דן — « la faute d'avoir réduit le Nom à דן ».
Le Zohar (Emor 106a) s'arrête sur le verbe du blasphème, « ויקב », dont le sens premier est transpercer (ainsi Mélakhim II 12, 10 : Yéhoyada « perça » le couvercle d'un coffre). Le blasphémateur a voulu percer la frontière entre les mondes supérieurs et le nôtre, pour que les forces du mal s'abreuvent à la lumière céleste (Arizal, Cha'ar Hapsoukim, Emor).
Il s'est servi d'un Nom divin assurant la transition entre les mondes — ce Nom, אהוה, qu'insinuent les initiales du premier verset de la Torah, à la jonction du « ciel » et de « la terre ». Détourner ce passage, c'est ouvrir au mal une brèche vers la lumière qu'il ne devrait pas atteindre.
Les Sages relient l'épisode à un autre : l'interdit des Ovot et Yidéonim — la nécromancie — clôt la paracha précédente et précède celle des Cohanim (Vayikra 20, 6). Un Midrach (Vayikra Rabba 26, 7) : Hachem montra à Moshé chaque génération ; voyant Chaoul et ses fils tomber par l'épée, Moshé s'étonne — et Hachem répond : « va le dire aux Cohanim qu'il a tués ».
Chaoul, premier roi, fit en effet massacrer les Cohanim de Nov qui avaient secouru David (par la main de Doég). Plus tard, assiégé par les Pélichtim et privé de toute réponse divine (rêves, Ourim, prophètes), il fait ce qu'il avait lui-même interdit : il consulte une nécromancienne à Ein-Dor, qui fait monter l'âme de Chmouel — lequel lui annonce la perte du royaume au profit de David, et sa mort le lendemain.
D'où ce silence divin ? Le Arizal (Sefer Halékoutim, Toledot) remonte au combat de Yaakov contre l'ange d'Essav, qui le frappe à la hanche — siège de la séfira de Nétsah, d'où s'alimente la prophétie. Le mal y prend prise et blesse la capacité prophétique de la descendance. Le Bati léArmoni en trouve la source dans les présents que Yaakov envoie à Essav : nourrir sciemment le mal accroît son emprise (le bien ne doit lui parvenir qu'à notre insu).
La perte se lit dans le texte : un « ו » manque au mot אתונות (Béréchit 32, 16), signe d'une sainteté retirée. À l'époque de Chmouel, « la vision prophétique était rare » (Chmouel I 3, 1). C'est en cherchant les ânesses perdues (où אתונות paraît tantôt avec, tantôt sans le « ו ») que Chaoul est conduit à Chmouel ; celui-ci lui réserve la cuisse — la hanche ! — et l'oint roi : aussitôt la prophétie reflue. Mais l'échec de Chaoul face à Amalek rouvre la brèche : à la place de la prophétie s'installe une source impure, d'où sa « folie » et sa haine de David — que seule la musique de David apaisait.
Tout se noue autour de l'œil. La perte de la prophétie atteint la lettre « ע » du nom de Yaakov, dont la forme pleine est « עין — l'œil » ; privé d'elle, il ne reste au blasphème que « יקב — percé ». La Guemara (Yoma 22b) montre Chaoul tiraillé : « ne sois pas trop juste » (il discute l'ordre de frapper Amalek), puis « ne sois pas trop méchant » (il fait tuer les Cohanim sans pitié) — sa vraie faille : n'avoir jamais tout à fait refermé la porte au mal.
Au fond, c'est l'avertissement de Béréchit : l'homme « connaît le bien et le mal » et se voit barrer l'accès à l'arbre de vie (Béréchit 3, 22), qui est la Torah. Les états intermédiaires, où le bien se mêle au mal, sont les plus périlleux. Notre seul remède : retrancher de notre service toute source étrangère, refuser une relation partielle avec le Maître du monde. Que notre lien soit absolu, sans entrave. Chabbat Chalom. — Rav Y. M. Charbit
- Vayikra 24, 10-16 — le blasphémateur ; Rachi (Chémot 2, 11 ; Vayikra 24, 10)
- Arizal — Cha'ar Hapsoukim (Béréchit, Emor) ; Ta'amé Hamitsvot (Emor) ; Sefer Halékoutim (Toledot)
- Béréchit 4 (Caïn et Hével) ; Tikouné HaZohar (Tikoun 69) ; Torat Chalom
- Zohar Emor 106a ; Mélakhim II 12, 10
- Vayikra 20, 6 (Ovot et Yidéonim) ; Midrach Vayikra Rabba 26, 7
- Chmouel I 3 ; 9 ; 10 (Chaoul, Chmouel, l'onction) ; Béréchit 32, 16
- Bati léArmoni ; Talmud Yoma 22b ; Béréchit 3, 22