La paracha de Bamidbar ouvre le quatrième livre par un dénombrement des bné-Israël, tribu par tribu, encadrant le sanctuaire aux quatre directions. Pourquoi compter, alors qu'Hachem connaît le nombre ? Et pourquoi relire ce décompte chaque année, juste avant Chavou'ot ? Ce ma'amar dévoile que le recensement n'est pas une statistique : il est le moyen de faire descendre la lumière du don de la Torah jusqu'à chaque âme d'Israël.
Le décompte ouvre la paracha (Bamidbar 1, 1-2), répétitif et minutieux, tribu après tribu. Or Hachem n'a nul besoin de recenser ce qu'Il connaît, ni de détailler ainsi le processus. Pourquoi, alors — et pourquoi devoir le relire indéfiniment, année après année ?
Le Choul'han Aroukh (Ora'h 'Haïm 428, 4) fixe la lecture de Bamidbar avant Chavou'ot. Les deux sujets, nous allons le voir, sont intimement liés.
Rav Friedman (Shvilei Pin'has) part d'une question du Maguen Avraham (Ora'h 'Haïm 494) : pourquoi disons-nous à Chavou'ot « le temps du don de notre Torah », alors que la Torah fut donnée le 7 Sivane et que Chavou'ot tombe le 6 ?
La Guemara (Chabbat 86b-87a) : tous s'accordent à situer le don un Chabbat, mais débattent de la date. Pour les Sages, le 6 Sivane ; pour Rabbi Yossé, le lendemain — le cinquante-et-unième jour. Une baraïta appuie Rabbi Yossé : « Trois choses, Moshé les fit de sa propre initiative, et Hachem approuva : il ajouta un jour au don de la Torah, il se sépara de son épouse, et il brisa les Tables. »
Une contradiction surgit (Yisma'h Moshé) : à compter les quarante jours de Moshé au ciel jusqu'au 17 Tamouz, on n'en trouve que trente-neuf — sauf à supposer, avec Rachi, qu'il monta le 7 Sivane, donc que la Torah fut donnée le 6. Comment, dès lors, tenir le 7 pour le véritable jour du don ?
Le Kédouchat Lévi lève l'obstacle. Hachem annonce qu'Il descendra « le troisième jour » (Chémot 19, 11), soit le 6 Sivane — et la parole divine se réalise nécessairement. La pensée divine est créatrice : Tosfot (Roch Hachana 27a) enseigne qu'Hachem « pensa » le monde en Tichri et ne le forma qu'en Nissan, et pourtant Adam naquit bien en Tichri.
Ainsi, dès le cinquantième jour, la lumière de la Torah a envahi le monde et y a laissé son empreinte : voilà pourquoi le 6 Sivane est retenu pour la fête. Le lendemain, à la demande de Moshé, le don s'est concrétisé par la parole d'Hachem. Se distinguent donc deux dons : celui des âmes (6 Sivane), déjà aptes à recevoir, et celui du corps (7 Sivane), qui entend physiquement la parole.
Pourquoi cette dualité ? Parce que, enseigne encore le Kédouchat Lévi, la Torah serait naturelle à l'homme sans l'écran du corps — c'est ainsi que les Avot la pratiquaient avant même qu'elle ne fût donnée, ayant raffiné leur corps au point d'en ressentir les lois.
La Guemara (Mena'hot 29b) montre Hachem « attachant des couronnes (taguim) aux lettres » au moment précis où Moshé monte — réservant à Rabbi Akiva d'en tirer plus tard « des monceaux de lois ». Pourquoi Hachem « écrit »-Il la Torah maintenant, alors qu'elle existe depuis toujours ?
Le Arizal ('Ets 'Haïm, Cha'ar Taneta) dévoile que la lettre possède quatre couches, à l'image de l'homme (le corps et les trois niveaux de l'âme) : la lettre = le corps ; les taguim = le nefech ; les nékoudot (voyelles) = le roua'h ; les ta'amim (cantillation) = la néchama — le tout réuni sous les quatre lettres du Nom (youd-hé-vav-hé).
Le Séfer Torah ne porte nativement que lettres et taguim — un corps et un souffle minimal ; la lecture y ajoute voyelles et cantillation, le roua'h et la néchama. De même l'homme : seuls ses efforts et ses mitsvot acheminent en lui le roua'h et la néchama. Ce qu'Hachem accomplit en « écrivant », c'est donc de faire descendre la Torah dans des corps : unir sa nature spirituelle à la réalité physique, d'ordinaire antagonistes.
Le Sfat Émet s'arrête sur les Tables, « ouvrage de Dieu » aux caractères divins (Chémot 32, 16). À quoi servent-elles, après que la Torah eut été entendue de la bouche même d'Hachem, si c'est pour être déposées dans l'Aron et n'en plus jamais sortir ?
Elles sont, répond-il, la contrepartie du « נעשה ונשמע — nous ferons et nous entendrons ». Au « nous entendrons » répond la voix entendue à Chavou'ot ; au « nous ferons », répondent les Tables, « ouvrage de Dieu ». La Guemara (Chabbat 88) enseigne qu'en devançant « nous ferons » à « nous entendrons », Israël avait saisi un secret réservé aux anges.
Car les Tables scellent la Torah dans l'homme et le transforment. Quarante jours durant, Moshé apprenait puis oubliait, jusqu'à ce qu'Hachem la lui offre (« Il donna à Moshé lorsqu'il eut achevé », Chémot 31, 18) : non le terme d'une étude, mais un don qui le détache de l'humain pour l'élever au rang des anges. Tel eût été le sens caché du 17 Tamouz — une transformation plus haute encore que Chavou'ot. Allusion : la « manne » (מן) vaut 40 et 50, les deux étapes — du corps et de l'âme — de l'acquisition de la Torah.
Pourquoi la Torah est-elle donnée « בַּמִּדְבָּר — dans le désert », la zone la plus dense en forces négatives ? Parce qu'elle seule peut les vaincre : « במדבר » se lit « מ״ב דבר » — les quarante-deux étapes du désert où résonne la parole (davar) de la Torah, brisant l'emprise de l'impureté. C'est aussi pourquoi les anges, voyant la Torah descendre dans un corps, protestent — et pourquoi Moshé leur oppose les mitsvot, que seuls des êtres de chair peuvent accomplir.
Le Rav David Daniel HaCohen (Kol Dodi) éclaire enfin le décompte : les quatre premiers livres correspondent aux quatre lettres du Nom ; Bamidbar est le « ה » final, la Malkhout, d'où proviennent les âmes d'Israël. Compter le peuple, ce n'est donc pas mesurer une population : c'est faire descendre la lumière du don jusqu'à chaque âme — car la Malkhout se manifeste par le nombre. De fait, « מ » (40) et « ספר » (livre) forment ensemble « מספר — le nombre ».
Chaque année, en relisant la paracha avant Chavou'ot, nous renouvelons ce processus et accédons à un surcroît de lumière. À chacun de se demander : suis-je prêt à recevoir la Torah, et à quel point ? Plus grande est la préparation, plus intense est le don. Puissions-nous être envahis des plus grandes connaissances de la Torah, amen véamen. Chabbat Chalom. — Rav Y. M. Charbit
- Bamidbar 1 — le dénombrement ; Choul'han Aroukh, Ora'h 'Haïm 428, 4
- Talmud Chabbat 86b-87a et 88 ; Berakhot ; Mena'hot 29b
- Maguen Avraham (Ora'h 'Haïm 494) ; Rav Friedman — Shvilei Pin'has (Bamidbar)
- Kédouchat Lévi (drouch léChavou'ot ; Lékoutim) ; Yisma'h Moshé
- Tosfot (Roch Hachana 27a) ; Rachi sur place
- Arizal — 'Ets 'Haïm, Cha'ar Taneta (les quatre couches des lettres)
- Sfat Émet (Ki Tissa) ; Chémot 19, 11 ; 31, 18 ; 32, 16
- Mékhilta déRabbi Chimone Bar Yo'haï (16) ; Rav David Daniel HaCohen — Kol Dodi