Deux parashot se succèdent : A'haré Mot, centrée sur le service du Cohen Gadol à Kippour et le bouc envoyé à Azazel ; et Kédochim, l'appel à la sainteté et ses lois. À partir d'un verset contre la divination, ce ma'amar déploie une idée vertigineuse : l'ange de la mort « plein d'yeux » ne voit que par nos fautes ; le monde entier est un livre de lettres de Torah ; et l'étude, comme la téchouva, nous rend la vue — en rendant l'accusateur aveugle.
Le Sifté Cohen lit notre verset (Vayikra 19, 26, contre la divination) à la lumière de la Guemara (Avoda Zara 20b) : l'ange de la mort « est tout entier rempli d'yeux ». Paradoxe, car son nom commence par « סמא — aveugle ». Comment l'aveugle est-il couvert d'yeux ?
Réponse : ce sont nos fautes qui lui ouvrent des yeux. C'est le sens caché de « sache ce qu'il y a au-dessus de toi : un œil qui voit » (Pirké Avot 1, 1). Le Arizal (Sefer Halékoutim) précise : l'ange dispose de 613 yeux, face aux 613 mitsvot ; chaque faute endommage un canal de sainteté — et c'est cela que l'on voit à l'heure de la mort.
Le Lev Aryé s'interroge sur le verset de la faute : 'Hava vit l'arbre « désirable pour les yeux » (Béréchit 3, 6) — apparente redondance, puisqu'elle l'avait déjà « vu bon ». En goûtant le fruit, le premier couple offre des yeux au Satane et perd les siens : « leurs yeux s'ouvrirent » (3, 7) ne désigne pas, selon Rachi, la vue mais l'intelligence — l'œil, jadis passif, doit désormais raisonner pour percer les illusions.
Le jeu des lettres le scelle : les « כתנות אור — tuniques de lumière » deviennent « כתנות עור — tuniques de peau » (אור → עור) ; et « עור — peau » se lit « עִוֵר — aveugle ». Là où la lumière se retire surgit le « עין » — l'œil du mal. Naît alors le « עין הרע — mauvais œil », la vision que l'ange s'est appropriée.
D'où le bouc envoyé à Azazel (A'haré Mot) : le Pirké déRabbi Éliézer y voit un pot-de-vin offert au Satane pour qu'il n'accuse pas à Kippour — au point qu'il finit par faire l'éloge d'Israël. Or la Torah dit : « le présent aveugle les yeux des sages » (Dévarim 16, 19) : le bouc brouille la vue de l'accusateur.
Mais comment le Satane pourrait-il mentir devant Hachem — ou être cru s'il flatte faussement ? La réponse exige d'aller plus loin : pourquoi la corruption rend-elle « aveugle », et non simplement malhonnête ?
Le Rama' Mipano (Assara Maamarot) enseigne qu'aucun acte n'est sans conséquence : le moindre geste, la moindre pensée déplace l'air et marque le monde. Le « livre où tout est inscrit » (Pirké Avot 2, 11) n'est pas un pense-bête : c'est le monde lui-même, état résultant de nos actes.
Car Hachem « a regardé la Torah et créé le monde » : la vocalisation des lettres fut l'instrument de la création, chaque lettre une énergie première. Le monde est la transcription des lettres de la Torah — leur ADN. Si nos yeux voyaient juste, nous verrions partout des lettres : le plus grand des livres.
D'où l'épisode du Sinaï : la Guemara (Avoda Zara 2b) rapporte qu'Hachem proposa d'abord la Torah aux nations, qui la refusèrent, puis « renversa la montagne comme une cuve » au-dessus d'Israël. Pourquoi en dernier, et sous contrainte, alors qu'Israël avait déjà dit « nous ferons » ?
Parce que du don de la Torah dépend l'existence du monde. Rachi (sur Béréchit 1, 31, le « ה » de הששי) : tout fut suspendu au sixième jour, au 6 Sivane. Si l'humanité refusait les lettres qui animent la création, tout s'effondrerait. En plaçant Israël en dernier, après le refus des nations, Hachem révèle toute la puissance de la Torah : reçue d'emblée, nul n'aurait mesuré le péril de son refus.
Si le monde est un agencement de lettres, la faute les désordonne — et c'est l'état du malade. D'où la force de la prière : recomposer les lettres. Rabbi 'Hanina ben Dossa (Berakhot 5, 5) savait, à la fluidité de sa prière, si elle était exaucée — signe que les lettres s'étaient remises en ordre.
De même les sages « aveuglés » par la corruption : juger, c'est lire dans le réel les lettres cachées de la Torah ; le pot-de-vin brouille cette lecture — et « שחד — corruption » a les lettres de « חדש — renouveler » : l'étude renouvelle la Torah, la corruption l'obscurcit. À Kippour, la téchouva reprend au Satane les yeux qu'on lui avait donnés : il lit alors le monde purifié et ne peut que louer un peuple qui efface ses fautes. Puissions-nous, par l'étude, nous réapproprier la lumière et voir la Torah dans chaque parcelle du monde — et combien Hachem est la source de la sainteté. Chabbat Chalom. — Rav Y. M. Charbit
- Vayikra 19, 26 (la divination) ; Vayikra 16 — le service de Kippour et le bouc pour Azazel
- Talmud Avoda Zara 20b et 2b ; Berakhot (chapitre 5, Michna 5)
- Sifté Cohen ; Arizal — Sefer Halékoutim (Michlé)
- Pirké Avot 1, 1 et 2, 11 ; Pirké déRabbi Éliézer (chapitre 46)
- Lev Aryé (Béréchit) ; Rachi (Béréchit 3, 7 ; 1, 31)
- Rama' Mipano — Assara Maamarot ('Hakot Hadine) ; Dévarim 16, 19