Guémara
Et Chmouel dit [à propos de la mishna sur l'enfant trouvé] : cette halakha [du statut d'un enfant trouvé] concerne le déblayage de décombres sur lui [sous-entendant que si la majorité est non-juive, on ne profane pas le Chabbat pour le dégager]. Cela implique que l'on suit bien la majorité en matière de pikoua'h nefech. La Guemara répond : lorsque cette déclaration de Chmouel fut formulée, elle portait sur la première halakha [de la mishna]. L'intention de Chmouel était d'être indulgent, et sa déclaration doit être comprise ainsi : « S'il y a majorité de non-Juifs, [l'enfant] est considéré comme non-Juif. » Chmouel précise : mais en ce qui concerne le pikoua'h nefech, il n'en est pas ainsi [et l'on ne suit pas la majorité ; on dégage toujours les décombres].
וּשְׁמוּאֵל אָמַר לְפַקֵּחַ עָלָיו אֶת הַגַּל. כִּי אִיתְּמַר דִּשְׁמוּאֵל — אַרֵישָׁא אִיתְּמַר: אִם רוֹב גּוֹיִם — גּוֹי, אָמַר שְׁמוּאֵל: וּלְעִנְיַן פִּקּוּחַ נֶפֶשׁ אֵינוֹ כֵּן.
[La Guemara revient sur la mishna de l'enfant trouvé :] Il a été enseigné que si la majorité [des habitants de la ville] est non-juive, l'enfant trouvé est considéré comme non-Juif. La Guemara demande : à quelle halakha cela se rapporte-t-il ? Rav Pappa dit : cela se rapporte au fait de lui donner à manger de la nourriture non casher [neveilot]. On n'a pas l'obligation de protéger cet enfant de chaque interdiction et on peut même lui donner à manger de la nourriture non casher, comme on le ferait pour un non-Juif. Il a été de plus enseigné : si la majorité est juive, il est considéré comme Juif. La Guemara demande : à quelle halakha cela se rapporte-t-il ? La Guemara répond : cela se rapporte à l'obligation de lui restituer un objet perdu. Dans ce cas, on présume qu'il est certainement Juif, et les Juifs ont donc l'obligation de lui restituer ses objets perdus — obligation qui n'existe pas envers un non-Juif.
אִם רוֹב גּוֹיִם — גּוֹי, לְמַאי הִילְכְתָא? אָמַר רַב פָּפָּא: לְהַאֲכִילוֹ נְבֵלוֹת. אִם רוֹב יִשְׂרָאֵל — יִשְׂרָאֵל, לְמַאי הִילְכְתָא? לְהַחְזִיר לוֹ אֲבֵידָתוֹ.
Il a été également enseigné : si la ville est composée à moitié de Juifs et à moitié de non-Juifs, l'enfant trouvé est traité comme un Juif. La Guemara demande : à quelle halakha cela se rapporte-t-il ? Rech Lakich dit : cela concerne les lois relatives aux dommages [neziqin]. La Guemara demande : quelles en sont les circonstances ? Si l'on dit que notre bœuf — c'est-à-dire le bœuf d'un autre Juif — a blessé son bœuf [celui de l'enfant trouvé], comment pourrait-il formuler une réclamation à la manière d'un Juif ? Qu'il apporte la preuve qu'il est Juif, et alors seulement pourra-t-il percevoir l'indemnisation — puisque la charge de la preuve repose sur le demandeur. N'ayant pas pu prouver son statut juif, il n'aurait pas de droit de réclamation.
מֶחֱצָה עַל מֶחֱצָה — יִשְׂרָאֵל, לְמַאי הִילְכְתָא? אָמַר רֵישׁ לָקִישׁ: לִנְזָקִין. הֵיכִי דָּמֵי? אִי נֵימָא דְּנַגְחֵיהּ תּוֹרָא דִּידַן לְתוֹרָא דִּידֵיהּ — נַיְיתֵי רְאָיָה וְנִשְׁקוֹל!
La Guemara répond : non, il est nécessaire [de préciser ce statut] dans le cas où son bœuf inoffensif [tam — qui n'a pas encore encorné trois fois] a blessé notre bœuf, c'est-à-dire le bœuf d'un Juif — auquel cas il [l'enfant trouvé, traité comme Juif] paie la moitié [du dommage], ce qu'un Juif paie pour un bœuf inoffensif. Cependant, un non-Juif serait tenu de payer la totalité du dommage. L'enfant trouvé ne paie pas l'autre moitié [celle que paierait un non-Juif]. Qu'on dise alors à celui qui a subi le dommage : apporte la preuve que je ne suis pas Juif, et prends [le reste] — car dans ce cas c'est la charge de la preuve qui repose sur celui qui a subi le dommage.
לָא צְרִיכָא, דְּנַגְחֵיהּ תּוֹרָא דִּידֵיהּ לְתוֹרָא דִּידַן, פַּלְגָא — יָהֵיב לֵיהּ, אִידַּךְ פַּלְגָא — נֵימָא לֵיהּ: אַיְיתִי רְאָיָה דְּלָאו יִשְׂרָאֵל אֲנָא וּשְׁקוֹל.
[MISHNA :] « Quant à celui sur lequel des décombres sont tombés... » La Guemara demande : que dit la mishna [en réalité] ? Pourquoi apporte-t-elle trois doutes différents pour illustrer le principe qu'on profane le Chabbat pour sauver une vie, même en cas d'incertitude ?
מִי שֶׁנָּפְלָה עָלָיו מַפּוֹלֶת וְכוּ׳. מַאי קָאָמַר?
La Guemara explique : la mishna parle selon le style du « à plus forte raison » [lo tzrikha] et doit être comprise ainsi : Inutile de préciser dans le cas où il est incertain s'il se trouve là ou non — car si oui et qu'il est vivant, on doit déblayer les décombres. Mais même s'il est incertain qu'il soit vivant ou mort, on doit déblayer les décombres. Et inutile de préciser lorsqu'il est incertain s'il est vivant ou mort, mais qu'il est certain qu'il est Juif — dans ce cas on doit déblayer. Mais même s'il est incertain qu'il soit non-Juif ou Juif, on doit déblayer les décombres.
לָא מִיבַּעְיָא קָאָמַר: לָא מִיבַּעְיָא סָפֵק הוּא שָׁם סָפֵק אֵינוֹ שָׁם, דְּאִי אִיתֵיהּ חַי — הוּא דִּמְפַקְּחִין, אֶלָּא אֲפִילּוּ סָפֵק חַי סָפֵק מֵת — מְפַקְּחִין. וְלָא מִיבַּעְיָא סָפֵק חַי סָפֵק מֵת, דְּיִשְׂרָאֵל, אֶלָּא אֲפִילּוּ סָפֵק גּוֹי סָפֵק יִשְׂרָאֵל — מְפַקְּחִין.
[La mishna enseigne :] « Si on le retrouve vivant, on continue à déblayer. » La Guemara s'interroge : s'ils le trouvent vivant, c'est évident qu'on continue à déblayer — puisqu'on est en train de sauver une vie ! La Guemara répond : non, il est nécessaire d'enseigner qu'on doit profaner le Chabbat pour lui même s'il est clair qu'il ne vivra que peu de temps et mourra peu après [h'ayyei chaah — vie d'une heure].
מְצָאוּהוּ חַי — מְפַקְּחִין. מְצָאוּהוּ חַי, פְּשִׁיטָא! לָא צְרִיכָא, דַּאֲפִילּוּ לְחַיֵּי שָׁעָה.
[La mishna enseigne :] « S'ils le trouvent mort, qu'on le laisse. » La Guemara s'interroge : n'est-ce pas là aussi évident ? Quelle autorisation pourrait-il y avoir de profaner le Chabbat pour un cadavre ? La Guemara répond : non, cette règle est nécessaire selon l'opinion de Rabbi Yehouda ben Lakish, car il a été enseigné dans une baraïta : on ne sauve pas un mort d'un incendie [le Chabbat], puisqu'on ne peut pas violer le Chabbat pour les morts. Rabbi Yehouda ben Lakish dit : j'ai entendu qu'on peut sauver un mort d'un incendie. La Guemara se questionne : même Rabbi Yehouda ben Lakish ne l'a dit que dans le cas d'un incendie, parce qu'une personne est agitée à l'idée que le corps de son proche brûle dans le feu — et si tu ne lui permets pas de retirer le cadavre, il pourrait en venir à éteindre le feu et transgresser une grave interdiction de la Torah. Mais ici, dans le cas d'un éboulement ou d'un effondrement de bâtiment, si tu ne lui permets pas de retirer les décombres, que peut-il faire [qui constitue une transgression grave] ? Il n'y a pas là de risque de profanation du Chabbat, et la préservation de la dignité du mort n'écarte pas le Chabbat.
וְאִם מֵת יַנִּיחוּהוּ. הָא נָמֵי פְּשִׁיטָא? לָא צְרִיכָא, לְרַבִּי יְהוּדָה בֶּן לָקִישׁ. דְּתַנְיָא: אֵין מַצִּילִין אֶת הַמֵּת מִפְּנֵי הַדְּלֵיקָה, אָמַר רַבִּי יְהוּדָה בֶּן לָקִישׁ: שָׁמַעְתִּי שֶׁמַּצִּילִין אֶת הַמֵּת מִפְּנֵי הַדְּלֵיקָה. וַאֲפִילּוּ רַבִּי יְהוּדָה בֶּן לָקִישׁ לָא קָאָמַר אֶלָּא מִתּוֹךְ שֶׁאָדָם בָּהוּל עַל מֵתוֹ, אִי לָא שָׁרֵית לֵיהּ — אָתֵי לְכַבּוֹיֵי. אֲבָל הָכָא, אִי לָא שָׁרֵית לֵיהּ — מַאי אִית לֵיהּ לְמֶעְבַּד?
Les Sages ont enseigné [dans une baraïta] : si une personne est enterrée sous un bâtiment effondré, jusqu'à quel point doit-on vérifier si elle est encore en vie ? Jusqu'à quel point est-on autorisé à continuer à déblayer les décombres ? Ils dirent : on déblaye jusqu'au nez de la victime. S'il n'y a aucun signe de vie — c'est-à-dire si elle ne respire pas —, elle est certainement morte. Et certains disent : on déblaye jusqu'au cœur [pour vérifier les battements]. Si plusieurs personnes sont ensevelies et que l'on a trouvé les premières [trouvées] en haut mortes, on ne dira pas : celles d'en bas sont probablement également mortes et il ne sert à rien de continuer à chercher. Il est arrivé un cas où on trouva les personnes du dessus mortes et celles du dessous vivantes.
תָּנוּ רַבָּנַן: עַד הֵיכָן הוּא בּוֹדֵק? עַד חוֹטְמוֹ. וְיֵשׁ אוֹמְרִים: עַד לִבּוֹ. בָּדַק וּמָצָא עֶלְיוֹנִים מֵתִים, לֹא יֹאמַר: כְּבָר מֵתוּ הַתַּחְתּוֹנִים. מַעֲשֶׂה הָיָה וּמָצְאוּ עֶלְיוֹנִים מֵתִים וְתַחְתּוֹנִים חַיִּים.
La Guemara remarque : disons que le débat entre ces Tannaïm [qui contestent le critère de vie] est analogue au débat entre ces autres Tannaïm [qui débattent de la formation du fœtus]. Car il a été enseigné dans une baraïta : à partir de quelle partie le fœtus est-il formé ? À partir de sa tête — comme il est dit : « C'est Toi qui m'as extrait [gozi] du sein de ma mère » (Tehilim 71, 6), et il est dit : « Coupe [gozi] ta chevelure et jette-la » (Yirmiyahou 7, 29). Ces versets suggèrent qu'on est créé à partir de la tête, lieu de la chevelure. Abba Chaoul dit : un être humain est créé à partir de son nombril, d'où il étend ses racines dans toutes les directions jusqu'à prendre forme humaine. Le Tannaï qui dit que la vie se détermine par le nez adhère à l'opinion du Tannaï selon qui la formation du fœtus commence par sa tête. De même, le Tannaï qui dit que la vie se détermine par le cœur adhère à l'opinion de celui qui pense que la formation du fœtus commence par le nombril.
נֵימָא הָנֵי תַּנָּאֵי כִּי הָנֵי תַּנָּאֵי. דְּתַנְיָא: מֵהֵיכָן הַוָּלָד נוֹצָר — מֵרֹאשׁוֹ, שֶׁנֶּאֱמַר: ״מִמְּעֵי אִמִּי אַתָּה גוֹזִי״, וְאוֹמֵר: ״גׇּזִּי נִזְרֵךְ וְהַשְׁלִיכִי״. אַבָּא שָׁאוּל אוֹמֵר: מִטִּיבּוּרוֹ, וּמְשַׁלֵּחַ שׇׁרָשָׁיו אֵילָךְ וְאֵילָךְ.
La Guemara rejette ce rapprochement : même si tu dis que la formation du fœtus à partir du nombril est l'opinion d'Abba Chaoul, il peut néanmoins exiger qu'on vérifie le nez pour les signes de vie. Jusqu'ici, Abba Chaoul n'avait parlé là que de la formation, disant que tout être est formé à partir de son centre ; mais en ce qui concerne le pikoua'h nefech, même Abba Chaoul admet que le principal signe de vie se trouve dans le nez — comme il est écrit : « Tout être en qui se trouvait dans ses narines un souffle de vie » (Berechit 7, 22).
אֲפִילּוּ תֵּימָא אַבָּא שָׁאוּל, עַד כָּאן לָא קָא אָמַר אַבָּא שָׁאוּל הָתָם אֶלָּא לְעִנְיַן יְצִירָה, דְּכֹל מִידֵּי מִמְּצִיעֲתֵיהּ מִיתְּצַר, אֲבָל לְעִנְיַן פִּקּוּחַ נֶפֶשׁ — אֲפִילּוּ אַבָּא שָׁאוּל מוֹדֵי דְּעִיקַּר חַיּוּתָא בְּאַפֵּיהּ הוּא, דִּכְתִיב: ״כׇּל אֲשֶׁר נִשְׁמַת רוּחַ חַיִּים בְּאַפָּיו״.
Rav Pappa dit : le désaccord [entre les Tannaïm sur la vérification du nez ou du cœur] porte sur le cas où l'on déblaye en remontant du bas vers le haut [en commençant par les pieds]. Dans ce cas, il ne suffit pas de vérifier jusqu'au cœur, mais il faut continuer à déblayer jusqu'au nez pour y déceler un signe de vie. Mais si l'on a dégagé les décombres de haut en bas, dès lors qu'on a vérifié jusqu'au nez, on n'est plus tenu de continuer à déblayer — car il est écrit : « Tout être en qui se trouvait dans ses narines un souffle de vie » (Berechit 7, 22).
אָמַר רַב פָּפָּא: מַחְלוֹקֶת מִמַּטָּה לְמַעְלָה, אֲבָל מִמַּעְלָה לְמַטָּה, כֵּיוָן דִּבְדַק לֵיהּ עַד חוֹטְמוֹ — שׁוּב אֵינוֹ צָרִיךְ, דִּכְתִיב: ״כֹּל אֲשֶׁר נִשְׁמַת רוּחַ חַיִּים בְּאַפָּיו״.