Guémara
Il a été établi que, selon Rabba, si l'on peut rendre les produits non décimés aptes à la consommation [en prélevant la dîme] et nourrir alors la personne malade avec des produits non consacrés ['houlin], on doit le faire. La Guemara s'en étonne : Cela est évident ! Pourquoi faut-il le préciser ? La Guemara explique : Non, il est nécessaire de le préciser pour le cas du Chabbat, où il est généralement interdit de prélever les prémices et les dîmes [teroumat oumaasserot]. Malgré cela, les Sages ont dit qu'il vaut mieux prélever la terou'ma et les dîmes le Chabbat plutôt que de nourrir la personne malade avec des produits non décimés.
אֶפְשָׁר בְּחוּלִּין — פְּשִׁיטָא? לָא צְרִיכָא, בְּשַׁבָּת.
La Guemara demande : Pour le Chabbat non plus, c'est évident — l'interdiction de prélever les dîmes [le Chabbat] n'est qu'une interdiction de déplacer des objets [tilooul], qui est une prohibition rabbinique. C'est certainement moins grave que l'interdiction de manger du tevel [produits non décimés]. La Guemara répond : De quoi traitons-nous ici ? De fruits cultivés dans un récipient non perforé [atsits chei'éino nakouv], qui ne sont soumis à la terou'ma que par loi rabbinique [et non par loi de la Torah]. La Guemara enseigne qu'il est préférable de transgresser l'interdiction rabbinique de décimer ces fruits le Chabbat plutôt que de nourrir la personne malade avec ces produits non décimés, bien que dans ce cas l'interdiction soit elle-même rabbinique.
בְּשַׁבָּת נָמֵי, פְּשִׁיטָא — טִלְטוּל מִדְּרַבָּנַן הוּא! הָכָא בְּמַאי עָסְקִינַן — בְּעָצִיץ שֶׁאֵינוֹ נָקוּב, דְּרַבָּנַן.
§ La Guemara présente maintenant les deux opinions précédemment mentionnées : L'un des Sages [Ben Teima] soutient que les produits non décimés [tevel] sont plus graves [à faire manger à la personne malade], et l'autre Sage [le premier tanna] soutient que la terou'ma est plus grave.
מָר סָבַר טֶבֶל חָמוּר, וּמַר סָבַר תְּרוּמָה חֲמוּרָה.
Disons que cela est une dispute entre tannaïm. Car il a été enseigné dans une baraïta : Dans le cas de celui qu'un serpent a mordu [le Chabbat] et dont la vie est en danger, on lui appelle un médecin d'un endroit à l'autre [même en Chabbat] ; on lui fend une poule [pour en appliquer la chair sur la blessure en guise de remède] ; on lui cueille des poireaux [directement attachés au sol] et on lui donne à manger [sans décimer], et il n'est pas nécessaire de prélever la dîme ; telle est la déclaration de Rabbi [Yehouda haNassi]. Rabbi Éléazar, fils de Rabbi Chimon, dit : Il ne doit pas les manger avant de les avoir décimés.
לֵימָא תַּנָּאֵי הִיא. דְּתַנְיָא: מִי שֶׁנְּשָׁכוֹ נָחָשׁ — קוֹרִין לוֹ רוֹפֵא מִמָּקוֹם לְמָקוֹם, וּמְקָרְעִין לוֹ אֶת הַתַּרְנְגוֹלֶת, וְגוֹזְזִין לוֹ אֶת הַכְּרֵישִׁין, וּמַאֲכִילִין אוֹתוֹ, וְאֵין צָרִיךְ לְעַשֵּׂר, דִּבְרֵי רַבִּי. רַבִּי אֶלְעָזָר בְּרַבִּי שִׁמְעוֹן אוֹמֵר: לֹא יֹאכַל עַד שֶׁיְּעַשֵּׂר.
Disons donc que la position de Rabba correspond à la vue de Rabbi Éléazar, fils de Rabbi Chimon — qui dit que l'on doit décimer les poireaux pour la personne malade même le Chabbat, bien que les poireaux, comme tous les autres légumes, ne soient soumis à la dîme que par loi rabbinique. Et la position de Rabba ne suit pas la vue de Rabbi Yehouda haNassi.
נֵימָא רַבִּי אֶלְעָזָר בְּרַבִּי שִׁמְעוֹן הִיא, וְלָא רַבִּי!
La Guemara rejette cela : Même si tu dis que Rabba suit la vue de Rabbi Yehouda haNassi, Rabbi Yehouda haNassi n'a dit là-bas [dans la baraïta sur les poireaux] qu'il n'est pas nécessaire de décimer que pour la question de la dîme des légumes, qui est rabbinique en son origine [et a été décrétée pour éviter la confusion avec les produits bibliquement non décimés]. Mais pour ce qui est de la dîme des grains [dont le statut de tevel est biblique], bien que dans cette circonstance particulière leur statut de non-décimés soit rabbinique parce que les grains ont poussé dans un récipient non perforé, même Rabbi Yehouda haNassi concède que les produits doivent être décimés. Car si on permet à la personne malade de manger sans décimer les produits d'un récipient non perforé, elle pourrait se tromper et en venir à manger des grains cultivés dans un récipient perforé [qui a le sol pour seul support], qui ont le statut de tevel biblique. Par conséquent, il faut décimer le Chabbat avant de nourrir la personne malade, même selon l'opinion de Rabbi Yehouda haNassi.
אֲפִילּוּ תֵּימָא רַבִּי, עַד כָּאן לָא קָאָמַר רַבִּי הָתָם — אֶלָּא לְעִנְיַן מַעְשַׂר יָרָק דְּרַבָּנַן, אֲבָל בְּמַעְשַׂר דָּגָן דְּטֶבֶל דְּאוֹרָיְיתָא הוּא, אֲפִילּוּ רַבִּי מוֹדֶה, דְּאִי שָׁרֵית לֵיהּ בְּעָצִיץ שֶׁאֵינוֹ נָקוּב — אָתֵי לְמֵיכַל בְּעָצִיץ שֶׁהוּא נָקוּב.
Les Sages ont enseigné dans une baraïta : Dans le cas de celui qui est saisi par le boulmos, on lui donne à manger du miel et toutes sortes d'aliments sucrés, car le miel et tous les aliments sucrés rétablissent la vue de ses yeux. Et bien qu'il n'y ait pas de preuve formelle pour cela, il y a une allusion à la chose. Yonatan dit : « Voyez, je vous prie, comment mes yeux se sont illuminés parce que j'ai goûté un peu de ce miel » (Chmouel Aleph 14, 29).
תָּנוּ רַבָּנַן מִי: שֶׁאֲחָזוֹ בּוּלְמוּס — מַאֲכִילִין אוֹתוֹ דְּבַשׁ וְכׇל מִינֵי מְתִיקָה, שֶׁהַדְּבַשׁ וְכׇל מִינֵי מְתִיקָה מְאִירִין מְאוֹר עֵינָיו שֶׁל אָדָם. וְאַף עַל פִּי שֶׁאֵין רְאָיָה לַדָּבָר, זֵכֶר לַדָּבָר: ״רְאוּ נָא כִּי אוֹרוּ עֵינַי כִּי טָעַמְתִּי מְעַט דְּבַשׁ הַזֶּה״.
La Guemara demande : Et pourquoi la baraïta dit-elle « bien qu'il n'y ait pas de preuve formelle pour cela », alors que ce verset est une preuve solide [que le miel illumine les yeux] ? La Guemara répond : Là-bas [dans l'épisode de Yonatan], il n'était pas saisi du boulmos — il avait simplement très faim. Par conséquent, l'épisode ne prouve pas que le miel ou les aliments sucrés sont le remède au boulmos.
וּמַאי: ״אַף עַל פִּי שֶׁאֵין רְאָיָה לַדָּבָר״! דְּהָתָם לָאו בּוּלְמוּס אַחְזֵיה.
Abayé dit : On n'a enseigné [que le miel restaure la vue] que après avoir mangé [d'autres aliments, comme repas principal], mais avant de manger [d'autres aliments], le miel aiguise [encore plus] l'appétit [au lieu de calmer le boulmos]. Car il est écrit : « Ils trouvèrent un Égyptien dans le champ, et ils l'amenèrent à David, et ils lui donnèrent du pain et il mangea, et ils lui donnèrent à boire de l'eau ; et ils lui donnèrent une tranche de gâteau de figues séchées et deux grappes de raisins secs, et il mangea, et son esprit lui revint, car il n'avait mangé ni pain ni bu d'eau depuis trois jours et trois nuits » (Chmouel Aleph 30, 11-12). Ceci indique que les douceurs sont données après le repas principal et non avant.
אָמַר אַבָּיֵי: לֹא שָׁנוּ, אֶלָּא לְאַחַר אֲכִילָה, אֲבָל קוֹדֶם אֲכִילָה מִגְרָר גָּרֵיר, דִּכְתִיב: ״וַיִּמְצְאוּ אִישׁ מִצְרִי בַּשָּׂדֶה וַיִּקְחוּ אוֹתוֹ אֶל דָּוִד וַיִּתְּנוּ לוֹ לֶחֶם וַיֹּאכַל וַיַּשְׁקוּהוּ מָיִם. וַיִּתְּנוּ לוֹ פֶלַח דְּבֵילָה וּשְׁנֵי צִמּוּקִים וַיֹּאכַל וַתָּשׇׁב רוּחוֹ אֵלָיו כִּי לֹא אָכַל לֶחֶם וְלֹא שָׁתָה מַיִם שְׁלֹשָׁה יָמִים וּשְׁלֹשָׁה לֵילוֹת״.
Rav Na'hman dit au nom de Chmouel : Dans le cas de celui qui est saisi du boulmos, on lui donne à manger une queue [alyah — morceau de gras de mouton] avec du miel, car la combinaison de la viande grasse et du miel aide beaucoup. Rav Houna, fils de Rav Yehoochoua, dit : De même, de la farine de froment fine [solet — similaire à la farine la plus pure] avec du miel est un remède. Rav Pappa dit : Même de la farine d'orge avec du miel est bonne pour soigner le boulmos. Rabbi Yo'hanan dit : Une fois, j'ai été saisi du boulmos et j'ai couru vers le côté est d'un figuier [et j'y trouvai des figues mûres que je mangeai]. Les figues sur un arbre ne mûrissent pas toutes en même temps, mais mûrissent d'abord du côté où le soleil se lève, aussi Rabbi Yo'hanan chercha-t-il d'abord des figues du côté est de l'arbre. Et j'ai ainsi accompli en moi-même le verset : « La sagesse préserve la vie de celui qui la possède » (Qohéleth 7, 12). Car Rav Yossef a enseigné : Celui qui veut goûter la saveur de la figue doit se tourner vers l'est, car il est dit : « Et pour les choses précieuses des fruits du soleil » (Devarim 33, 14), ce qui implique que le soleil mûrit les fruits et les rend sucrés.
אָמַר רַב נַחְמָן אָמַר שְׁמוּאֵל: מִי שֶׁאֲחָזוֹ בּוּלְמוּס — מַאֲכִילִין אוֹתוֹ אַלְיָה בִּדְבַשׁ. רַב הוּנָא בְּרֵיהּ דְּרַב יְהוֹשֻׁעַ אָמַר: אַף סוֹלֶת נְקִיָּה בִּדְבַשׁ. רַב פָּפָּא אָמַר: אֲפִילּוּ קִמְחָא דִשְׂעָרֵי בְּדוּבְשָׁא. אָמַר רַבִּי יוֹחָנָן: פַּעַם אַחַת אֲחָזַנִי בּוּלְמוּס וְרַצְתִּי לְמִזְרָחָהּ שֶׁל תְּאֵנָה, וְקִיַּימְתִּי בְּעַצְמִי: ״הַחׇכְמָה תְּחַיֶּה בְעָלֶיהָ״. דְּתָנֵי רַב יוֹסֵף: הָרוֹצֶה לִטְעוֹם טַעַם תְּאֵנָה — יִפְנֶה לְמִזְרָחָהּ, שֶׁנֶּאֱמַר: ״וּמִמֶּגֶד תְּבוּאוֹת שָׁמֶשׁ״.
La Guemara rapporte : Rabbi Yehouda et Rabbi Yossi marchaient ensemble sur la route. Rabbi Yehouda fut saisi du boulmos [et sa vie était en danger]. Il força [contraignit] un berger voisin et lui prit le pain qu'il avait à la main, car sa vie était en danger. Rabbi Yossi lui dit : Tu as volé ce berger. Lorsqu'ils arrivèrent en ville, Rabbi Yossi fut saisi du boulmos, et tous les habitants de la ville vinrent l'entourer avec des jarres [lagei] et des plateaux couverts de toutes sortes de douceurs. Rabbi Yehouda lui dit en plaisantant : Moi, je n'ai volé que le berger, mais toi, tu as volé toute la ville.
רַבִּי יְהוּדָה וְרַבִּי יוֹסֵי הֲווֹ קָא אָזְלִי בְּאוֹרְחָא. אַחְזֵיה בּוּלְמוּס לְרַבִּי יְהוּדָה, קַפְּחֵיהּ לְרוֹעֶה אַכְלֵיהּ לְרִיפְתָּא. אָמַר לֵיהּ רַבִּי יוֹסֵי: קִפַּחְתָּ אֶת הָרוֹעֶה. כִּי מְטוֹ לְמָתָא, אַחְזֵיה בּוּלְמוּס לְרַבִּי יוֹסֵי. אַהְדְּרוּהוּ בְּלָגֵי וְצָעֵי, אֲמַר לֵיהּ רַבִּי יְהוּדָה: אֲנִי קִפַּחְתִּי אֶת הָרוֹעֶה, וְאַתָּה קִפַּחְתָּ אֶת הָעִיר כּוּלָּהּ.
§ Et en outre, il est rapporté : Rabbi Méïr et Rabbi Yehouda et Rabbi Yossi marchaient ensemble sur la route. Rabbi Méïr avait l'habitude d'analyser les noms [des gens qu'il rencontrait] et de discerner le caractère d'une personne d'après son nom, tandis que Rabbi Yehouda et Rabbi Yossi n'avaient pas l'habitude d'analyser les noms. Lorsqu'ils arrivèrent en un certain endroit, ils cherchèrent un logement et on leur en procura un. Ils dirent à l'aubergiste : Quel est ton nom ? Il leur dit : Mon nom est Kidor. Rabbi Méïr dit en lui-même [sans rien dire aux autres] : On peut déduire de cela qu'il est un homme méchant, car il est dit : « Car ils sont une génération [ki dor] de renversements » (Devarim 32, 20). Puisque c'était l'après-midi du vendredi, Rabbi Yehouda et Rabbi Yossi confièrent leurs bourses à l'aubergiste. Rabbi Méïr ne confia pas sa bourse, mais alla la déposer sur la tombe du père de l'aubergiste.
וְתוּ: רַבִּי מֵאִיר וְרַבִּי יְהוּדָה וְרַבִּי יוֹסֵי הֲווֹ קָא אָזְלִי בְּאוֹרְחָא, רַבִּי מֵאִיר הֲוָה דָּיֵיק בִּשְׁמָא, רַבִּי יְהוּדָה וְרַבִּי יוֹסֵי לָא הֲווֹ דָּיְיקִי בִּשְׁמָא. כִּי מְטוֹ לְהָהוּא דּוּכְתָּא, בְּעוֹ אוּשְׁפִּיזָא. יְהַבוּ לְהוּ. אֲמַרוּ לֵיהּ: מָה שְׁמָךְ? אֲמַר לְהוּ: ״כִּידוֹר״. אֲמַר: שְׁמַע מִינַּהּ אָדָם רָשָׁע הוּא, שֶׁנֶּאֱמַר: ״כִּי דוֹר תַּהְפּוּכוֹת הֵמָּה״. רַבִּי יְהוּדָה וְרַבִּי יוֹסֵי אַשְׁלִימוּ לֵיהּ כִּיסַיְיהוּ. רַבִּי מֵאִיר לָא אַשְׁלֵים לֵיהּ כִּיסֵיהּ, אֲזַל אוֹתְבֵיהּ בֵּי קִיבְרֵיהּ דַּאֲבוּהּ.