Guémara
[Les Sages] tirent cet enseignement du premier verset, qui autorise le mélange d'espèces hétérogènes — laine et lin — dans les tsitsit [les franges rituelles]. Quant à l'objection précédente — selon laquelle, pour les Sages, l'expression « laine et lin » n'est pas superflue, de sorte qu'il n'y aurait pas lieu de tirer un enseignement de la juxtaposition des versets —, voici la réponse : s'il en était ainsi [et qu'aucune interprétation homilétique ne pouvait être tirée de cette source], que le verset dise simplement « Tu te feras des franges » ; pourquoi ai-je besoin de l'expression « des cordons torsadés » (Devarim 22, 12) ? Conclus-en que cette expression est « libre » — c'est-à-dire qu'une interprétation homilétique peut être dérivée de la juxtaposition des versets, grâce à ce terme superflu.
מִקְּרָא קַמָּא. אִם כֵּן, לֵימָא קְרָא: ״צִיצִית תַּעֲשֶׂה לָּךְ״, ״גְּדִילִים״ לְמָה לִי? שְׁמַע מִינַּהּ לְאַפְנוֹיֵי.
La Guemara soulève une difficulté : ce terme, « cordons torsadés », vient enseigner la mesure des tsitsit — c'est-à-dire le nombre de fils requis pour les franges —, ainsi qu'il est enseigné : « cordon torsadé » (gdil), au singulier, indique qu'il est entrelacé, ce qui requiert au moins deux fils ; dès lors, lorsque le verset dit « cordons torsadés » (gdilim) au pluriel, il désigne quatre fils. Cela signifie qu'il faut confectionner un cordon torsadé puis le replier par le milieu, de sorte qu'il y ait huit fils. Par conséquent, le terme « cordons torsadés » n'est nullement superflu.
הַאי לְשִׁיעוּרָא הוּא דַּאֲתָא: גְּדִיל — ״שְׁנַיִם״, ״גְּדִילִים״ — אַרְבָּעָה: עֲשֵׂה גְּדִיל וּפוֹתְלֵהוּ מִתּוֹכוֹ!
La Guemara répond : s'il en est ainsi [et que cette expression n'est nullement superflue, de sorte qu'elle ne peut servir d'interprétation homilétique par juxtaposition des versets], que le verset dise seulement « Tu ne porteras pas d'espèces hétérogènes [cha'atnez] » ; pourquoi ai-je besoin que le verset ajoute l'expression « laine et lin ensemble » ? Conclus-en que cette expression est « libre », et qu'une interprétation homilétique peut être dérivée de la juxtaposition des versets.
אִם כֵּן, לֵימָא קְרָא ״לֹא תִלְבַּשׁ שַׁעַטְנֵז״, ״צֶמֶר וּפִשְׁתִּים יַחְדָּו״ לְמָה לִי? שְׁמַע מִינַּהּ לְאַפְנוֹיֵי.
La Guemara soulève une difficulté supplémentaire : et pourtant, le verset a bien besoin de préciser « laine et lin ensemble » pour enseigner une autre halakha relative aux espèces hétérogènes : lorsqu'on assemble un vêtement de laine et un vêtement de lin, s'il les coud de deux points d'aiguille, c'est tenu pour un assemblage [interdit] ; mais un point unique n'est pas un assemblage. Cette halakha se déduit du terme « ensemble », qui indique qu'ils sont attachés comme un seul. La Guemara répond : s'il en est ainsi, que le Miséricordieux écrive « Tu ne porteras pas laine et lin ensemble » ; pourquoi ai-je besoin que le verset ajoute le terme « espèces hétérogènes [cha'atnez] » ? Conclus-en que cette expression est « libre ».
וְאַכַּתִּי מִיבְּעֵי לֵיהּ: לְתוֹכֵף שְׁתֵּי תְכִיפוֹת — חִיבּוּר, וּתְכִיפָה אַחַת — אֵינוֹ חִיבּוּר! אִם כֵּן, לִכְתּוֹב רַחֲמָנָא ״לֹא תִלְבַּשׁ צֶמֶר וּפִשְׁתִּים יַחְדָּו״, ״שַׁעַטְנֵז״ לְמָה לִי? שְׁמַע מִינַּהּ לְאַפְנוֹיֵי.
La Guemara observe : et pourtant, le verset a bien besoin de dire « espèces hétérogènes [cha'atnez] », car ce mot est interprété comme un acronyme enseignant que la loi du cha'atnez ne s'applique que lorsque le tissu est cardé lisse [choua], filé [tavoui] en fil, et tissé/retors [noz] ; sans ces caractéristiques, l'assemblage n'est pas tenu pour du cha'atnez. La Guemara répond plutôt : c'est l'ensemble de l'interprétation qui se dérive du seul terme « espèces hétérogènes ». Puisque la Torah emploie le mot hautement singulier « cha'atnez », celui-ci — en plus de fonctionner comme l'acronyme ci-dessus — sert de source à la guezéra chava [l'analogie verbale] avec le terme du verset : « Qu'aucun vêtement d'espèces hétérogènes [cha'atnez], mélangées ensemble, ne vienne sur toi » (Vayikra 19, 19) ; on peut en inférer qu'un commandement positif l'emporte sur une interdiction.
וְאַכַּתִּי מִיבְּעֵי לֵיהּ, עַד שֶׁיְּהֵא שׁוּעַ טָווּי, וְנוּז! אֶלָּא: כּוּלַּהּ מִ״שַּׁעַטְנֵז״ נָפְקָא.
§ La Guemara revient à la question du commandement positif l'emportant sur une interdiction : nous avons trouvé qu'un commandement positif repousse une interdiction ordinaire. Mais où trouvons-nous qu'un commandement positif repousse une interdiction passible de karet, telle que l'expression « avec elle » (aléha) est nécessaire pour l'interdire ? On a mentionné plus haut que l'expression superflue « avec elle » enseigne que la mitsva du yiboum ne repousse pas l'interdit d'épouser la sœur de sa femme. Mais pourquoi cela est-il nécessaire ? Pourquoi aurait-on supposé qu'un commandement positif soit si puissant qu'il repousse même une interdiction punie de karet ?
אַשְׁכְּחַן דְּאָתֵי עֲשֵׂה וְדָחֵי לֹא תַעֲשֶׂה גְּרֵידָא, לֹא תַעֲשֶׂה שֶׁיֵּשׁ בּוֹ כָּרֵת — הֵיכָא אַשְׁכְּחַן דְּדָחֵי דְּאִיצְטְרִיךְ ״עָלֶיהָ״ לְמֵיסְרַהּ?
Et si tu objectes en proposant une réponse, à savoir : dérivons cette affirmation de la mitsva de la circoncision — car il y a un commandement positif de pratiquer la circoncision le huitième jour de la vie du garçon, même un Chabbat, et cette mitsva repousse l'interdit d'accomplir un travail le Chabbat, lequel est puni de karet —, on pourrait répliquer : qu'en est-il du fait que la circoncision est un commandement positif extrêmement important et grave, puisque treize alliances ont été établies à son sujet ? [En effet,] le terme « alliance » (berit) est mentionné treize fois dans le passage de la circoncision (Béréchit, chap. 17).
וְכִי תֵּימָא נֵילַף מִמִּילָּה: מָה לְמִילָה, שֶׁכֵּן נִכְרְתוּ עָלֶיהָ שְׁלֹשׁ עֶשְׂרֵה בְּרִיתוֹת!
La Guemara ajoute : et si tu dis qu'on le dérive de l'immolation de l'agneau pascal — laquelle repousse le Chabbat et constitue donc un commandement positif l'emportant sur une interdiction punie de karet —, cela aussi peut être rejeté : qu'en est-il du fait que l'agneau pascal est différent, étant un commandement positif si grave que son omission entraîne elle-même le karet pour qui ne l'apporte pas, à la différence de toutes les autres mitsvot positives ?
מִפֶּסַח: מָה לְפֶסַח שֶׁכֵּן כָּרֵת!
La Guemara avance encore une autre suggestion : peut-être le dérive-t-on de l'offrande perpétuelle (tamid), qui était immolée chaque jour, même le Chabbat. C'est un commandement positif qui repousse l'interdit d'accomplir un travail le Chabbat, lequel est puni de karet. La Guemara rejette également cette proposition : qu'en est-il du fait que l'offrande perpétuelle a ceci de particulier qu'elle est fréquente (tadir) ? Puisque la mitsva du tamid s'accomplit chaque jour, elle est peut-être spécialement importante, alors qu'un commandement positif ne s'appliquant qu'à certains moments pourrait n'être pas assez puissant pour repousser une interdiction grave.
מִתָּמִיד: מָה לְתָמִיד שֶׁכֵּן תָּדִיר!
La Guemara dit : assurément, le principe ne peut être dérivé d'aucun de ces cas pris isolément. Mais qu'on le dérive de deux de ces cas réunis, en analysant leur caractère commun. La Guemara demande : de quels deux cas pourrait-on le dériver ? Si l'on disait qu'on le dérive de la circoncision et de l'agneau pascal — le facteur commun aux deux est leur gravité particulière, puisque leur omission entraîne le karet. Et si l'on cherchait à le dériver de l'agneau pascal et de l'offrande perpétuelle — ceux-là ont un autre facteur commun : tous deux sont une exigence de l'autel au Temple [un « besoin d'En-Haut »], et non pour le bénéfice personnel.
מֵחֲדָא לָא אָתְיָא, תֵּיתֵי מִתַּרְתֵּי: מֵהֵי תֵּיתֵי? מִמִּילָה וּפֶסַח — שֶׁכֵּן כָּרֵת! מִפֶּסַח וְתָמִיד — שֶׁכֵּן צוֹרֶךְ גָּבוֹהַּ.
De même, si l'on suggérait de dériver le principe de la circoncision et de l'offrande perpétuelle, cela aussi doit être rejeté : ces deux mitsvot étaient en effet connues du peuple juif avant que la parole [de D.ieu] ne fût révélée au mont Sinaï. Et ceci selon l'opinion de celui qui dit que l'holocauste offert par le peuple juif dans le désert était l'offrande perpétuelle. Bien plus, de toutes ces mitsvot ensemble — circoncision, agneau pascal et offrande perpétuelle — il n'est pas non plus possible de tirer une conclusion, puisque toutes trois étaient connues avant que la parole [de D.ieu] ne fût révélée. Aussi aucun principe ne peut-il être dérivé de ces trois mitsvot.
מִמִּילָה וְתָמִיד — שֶׁכֵּן יֶשְׁנוֹ לִפְנֵי הַדִּבּוּר, וְאַלִּיבָּא דְּמַאן דְּאָמַר עוֹלָה שֶׁהִקְרִיבוּ יִשְׂרָאֵל בַּמִּדְבָּר — עוֹלַת תָּמִיד הֲוָה. וּמִכּוּלְּהוּ נָמֵי, שֶׁכֵּן יֶשְׁנָן לִפְנֵי הַדִּבּוּר!
§ La Guemara propose plutôt une autre explication : l'inférence tirée de « avec elle » (aléha) est nécessaire, car sans elle on aurait pu supposer que la mitsva du yiboum l'emporte sur l'interdit d'épouser la sœur de sa femme, et ce malgré le fait que cet interdit entraîne le karet — puisqu'il aurait pu te venir à l'esprit de dériver cette halakha de la mitsva d'honorer son père et sa mère.
אֶלָּא, אִיצְטְרִיךְ. סָלְקָא דַּעְתָּךְ אָמֵינָא תֵּיתֵי מִכִּבּוּד אָב וָאֵם.