Guémara
[La halakha tranchée selon Rabbi Éliézer ben Yaakov vient se heurter à] une autre halakha. [Deux règles entrent ici en tension : d'une part] une halakha — à savoir que, dans ce cas précis, la loi suit l'avis de Rav ; et d'autre part une autre halakha — à savoir que la loi est toujours tranchée selon l'avis de Rabbi Éliézer ben Yaakov.
הִלְכְתָא אַהִלְכְתָא.
Abaye dit : d'où puis-je affirmer que, pour quiconque a un statut de mamzer incertain, Rabbi Éliézer ben Yaakov le traite comme s'il était à coup sûr mamzer ?
אָמַר אַבָּיֵי: מְנָא אָמֵינָא לַהּ דְּכֹל סְפֵיקָא לְרַבִּי אֱלִיעֶזֶר בֶּן יַעֲקֹב — כְּוַדַּאי מְשַׁוֵּי לֵיהּ,
Car il est enseigné dans une baraïta que Rabbi Éliézer ben Yaakov dit : voici un homme qui a eu commerce avec de nombreuses femmes et les a rendues enceintes, sans savoir avec laquelle d'entre elles il a été ; et de même une femme avec qui de nombreux hommes ont été et qui est tombée enceinte, sans savoir duquel d'entre eux elle a reçu la semence — comme l'identité des parents de ces enfants demeure inconnue, il pourrait advenir qu'un père épouse [sans le savoir] sa fille, et qu'un frère épouse sa sœur. Et de la sorte, le monde entier pourrait se remplir de mamzerim. C'est à propos de cela qu'il est dit : « …de peur que le pays ne se remplisse de débauche » (Vayikra 19, 29). [Abaye tire sa preuve du fait que, bien qu'il ne soit pas certain que ces enfants soient des mamzerim, Rabbi Éliézer ben Yaakov les qualifie pourtant de mamzerim, et non de personnes au statut de mamzer douteux.]
דְּתַנְיָא, רַבִּי אֱלִיעֶזֶר בֶּן יַעֲקֹב אוֹמֵר: הֲרֵי שֶׁבָּא עַל נָשִׁים הַרְבֵּה וְאֵין יוֹדֵעַ עַל אֵיזוֹ מֵהֶן בָּא, וְכֵן הִיא שֶׁבָּאוּ עָלֶיהָ אֲנָשִׁים הַרְבֵּה, וְאֵינָהּ יוֹדַעַת מֵאֵיזֶה מֵהֶן קִבְּלָה — נִמְצָא אָב נוֹשֵׂא אֶת בִּתּוֹ, וְאָח נוֹשֵׂא אֶת אֲחוֹתוֹ, וְנִתְמַלֵּא כָּל הָעוֹלָם כּוּלּוֹ מַמְזֵרִין. וְעַל זֶה נֶאֱמַר: ״וּמָלְאָה הָאָרֶץ זִמָּה״.
Et Rava pourrait te répondre : voici ce que dit en réalité le verset. Le mot « débauche » [zima] peut se lire comme l'acronyme des mots « Zo ma hi », c'est-à-dire « celle-ci, qu'est-elle ? » [Autrement dit le verset exprime précisément le doute.] Il est donc plausible de dire que, lorsque Rabbi Éliézer ben Yaakov cite ce verset, c'est qu'il tient leur statut pour incertain.
וְרָבָא אָמַר לָךְ, הָכִי קָאָמַר: ״זוֹ מָה הִיא״.
[La Guemara cite la suite de la baraïta :] Plus encore, Rabbi Éliézer ben Yaakov a dit [qu'il faut, jusque dans le mariage, se garder de créer une situation pouvant mener à la naissance de mamzerim] : un homme ne doit pas épouser une femme dans ce pays-ci, puis aller en épouser une autre dans un autre pays — de crainte qu'un fils [d'une union] et une fille [de l'autre], ignorant qu'ils sont enfants du même père, ne s'unissent l'un à l'autre, et qu'il n'advienne qu'un frère épouse sa sœur, dont les enfants seraient des mamzerim.
יָתֵר עַל כֵּן, אָמַר רַבִּי אֱלִיעֶזֶר בֶּן יַעֲקֹב: לֹא יִשָּׂא אָדָם אִשָּׁה בִּמְדִינָה זוֹ וְיֵלֵךְ וְיִשָּׂא אִשָּׁה בִּמְדִינָה אַחֶרֶת, שֶׁמָּא יִזְדַּוְּוגוּ זֶה לָזֶה, וְנִמְצָא אָח נוֹשֵׂא אֶת אֲחוֹתוֹ.
La Guemara demande : en est-il vraiment ainsi ? Une telle interdiction existe-t-elle ? Mais Rav, lorsqu'il se rendait à Dardéchir, ne faisait-il pas proclamer publiquement : « Quelle femme sera mon épouse pour le temps de mon séjour ? » — comme son épouse ne l'accompagnait pas à Dardéchir, il souhaitait être marié à une autre femme pendant qu'il y était, afin d'éviter de se trouver exposé à des pensées interdites. Et Rav Nahman, de même, lorsqu'il se rendait à Chakhnetziv, faisait proclamer publiquement : « Quelle femme sera mon épouse pour le temps de mon séjour ? » Or il semblerait, du fait que ces deux Sages prirent épouse en deux lieux différents, qu'il n'y ait là aucune interdiction.
אִינִי? וְהָא רַב כִּי אִיקְּלַע לְדַרְדְּשִׁיר, [מַכְרֵיז] וְאָמַר: מַאן הָוְיָא לְיוֹמָא. וְרַב נַחְמָן כִּי אִיקְּלַע לְשַׁכְנְצִיב, [מַכְרֵיז] וְאָמַר: מַאן הָוְיָא לְיוֹמָא!
[La Guemara repousse la preuve :] Le cas des Sages est différent, car leurs noms sont célèbres [et leurs enfants sont donc toujours identifiés par leur lien à leur père]. Aussi le souci de Rabbi Éliézer ben Yaakov ne s'applique-t-il pas à eux.
שָׁאנֵי רַבָּנַן, דִּפְקִיעַ שְׁמַיְיהוּ.
[La Guemara examine maintenant la conduite de Rav et de Rav Nahman :] Mais Rava n'a-t-il pas dit : une femme à qui l'on a fait une demande en mariage et qui l'a acceptée — [l'émotion peut avoir provoqué chez elle un écoulement de sang menstruel, qui la rendrait impure et lui interdirait l'union ; même si elle n'a rien remarqué, elle doit envisager que cela ait pu se produire ;] elle doit donc compter sept jours consécutifs « propres » [sans aucun écoulement], puis s'immerger [au mikvé], et alors seulement elle peut se marier. Si tel est le cas, comment Rav et Rav Nahman pouvaient-ils épouser des femmes le jour même de leur arrivée ?
וְהָאָמַר רָבָא: תְּבָעוּהָ לִינָּשֵׂא וְנִתְפַּיְּיסָה — צְרִיכָה לֵישֵׁב שִׁבְעָה נְקִיִּים?
La Guemara explique : ces Sages envoyaient des messagers [sept jours avant leur arrivée], qui prévenaient les femmes [de leur venue], si bien que celle qui acceptait d'épouser le Sage avait le temps de compter les sept jours « propres ». Et si tu veux, dis plutôt : l'intention des Sages était simplement de demeurer en tête-à-tête [meyahadi] avec la femme, et non d'avoir commerce avec elle ; il leur était donc permis de l'épouser même si elle était devenue impure. Le seul fait d'être en tête-à-tête avec une femme suffisait aux Sages pour écarter toute pensée interdite, comme l'a dit le Maître : il n'en va pas de même pour celui qui a du pain dans sa corbeille et pour celui qui n'en a pas — [de même que savoir la nourriture à portée de main apaise la sensation de faim, de même savoir que son désir pourrait être assouvi en diminue la force.]
רַבָּנַן שְׁלוּחַיְיהוּ הֲווֹ מְשַׁדְּרִי וּמוֹדְעִי לְהוּ. וְאִיבָּעֵית אֵימָא: לְרַבָּנַן, יַחוֹדֵי בְּעָלְמָא הוּא דִּמְיַיחֲדִי לְהוּ, דְּאָמַר מָר: אֵינוֹ דּוֹמֶה מִי שֶׁיֵּשׁ לוֹ פַּת בְּסַלּוֹ לְמִי שֶׁאֵין לוֹ פַּת בְּסַלּוֹ.
[La Guemara rapporte un enseignement supplémentaire de Rabbi Éliézer ben Yaakov :] Il est enseigné dans une baraïta que Rabbi Éliézer ben Yaakov dit : un homme ne doit pas épouser sa femme alors qu'il a en même temps l'intention de la répudier, car il est dit : « Ne machine pas le mal contre ton prochain, alors qu'il habite en confiance auprès de toi » (Michlé 3, 29). [Il est mal de vouloir tromper le sentiment de sécurité qu'un autre place en vous.]
תָּנָא, רַבִּי אֱלִיעֶזֶר בֶּן יַעֲקֹב אוֹמֵר: לֹא יִשָּׂא אָדָם אִשְׁתּוֹ וְדַעְתּוֹ לְגָרְשָׁהּ, מִשּׁוּם שֶׁנֶּאֱמַר: ״אַל תַּחֲרֹשׁ עַל רֵעֲךָ רָעָה וְהוּא יוֹשֵׁב לָבֶטַח אִתָּךְ״.
[La Michna posait le cas d'un yavam qui a consommé le lévirat avec sa yevama et qui, sept mois plus tard, la voit accoucher : on ignore si l'enfant est du frère défunt ou du yavam. La Guemara examine les conséquences de ce doute en matière d'héritage.] Le douteux [safek] et le yavam qui se présentent pour se partager les biens du défunt — [chacun se prétendant l'unique héritier].
סָפֵק וְיָבָם שֶׁבָּאוּ לַחֲלוֹק בְּנִכְסֵי מִיתָנָא,
Le douteux dit : « C'est moi le fils du défunt, et donc — étant son unique héritier — ses biens sont à moi. » Et le yavam lui dit : « C'est toi mon fils, et tu n'as absolument aucun droit sur ces biens ; c'est au contraire à moi de l'hériter, du fait que j'ai consommé le lévirat avec la veuve du défunt. » La Guemara tranche ce cas : il s'agit d'un bien dont la propriété est incertaine [mamon hamoutal besafek] — car il n'y a aucun moyen de déterminer qui est le véritable héritier ; et la règle est que, pour un bien dont la propriété est incertaine, les prétendants se le partagent.
סָפֵק אָמַר: אֲנָא בַּר מִיתָנָא הוּא, וְנִכְסֵי דִּידִי (הוּא) [נִינְהוּ]. וְיָבָם אָמַר: אַתְּ בְּרַאי דִּידִי אַתְּ, וְלֵית לָךְ וְלָא מִידֵּי בְּנִכְסֵי. הָוֵי מָמוֹן הַמּוּטָּל בְּסָפֵק, וּמָמוֹן הַמּוּטָּל בְּסָפֵק — חוֹלְקִין.