[Cette divergence — sur la question de savoir si l'essentiel du chant au Temple réside dans la voix ou dans l'instrument — recoupe] une controverse de Tanaïm, comme il est enseigné [dans une michna du traité Arakhin] : les musiciens [du Temple, ceux qui tenaient les instruments] étaient des esclaves de Cohanim ; telle est l'opinion de Rabbi Méïr. Rabbi Yossé dit : [ce n'étaient pas des esclaves, mais des Israélites] de la famille de la Maison des Pegarim et de la famille de la Maison de Tsippraya ; ils étaient de la ville d'Émmaous, et leur lignée était assez distinguée pour qu'ils marient [leurs filles] à la prêtrise [aux Cohanim].
כְּתַנָּאֵי, (דְּתַנְיָא): עַבְדֵי כֹהֲנִים הָיוּ, דִּבְרֵי רַבִּי מֵאִיר. רַבִּי יוֹסֵי אוֹמֵר: מִשְׁפַּחַת בֵּית הַפְּגָרִים וּמִשְׁפַּחַת בֵּית צִיפְּרַיָּא, וּמֵאֱמָאוּם הָיוּ, שֶׁהָיוּ מַשִּׂיאִין לַכְּהוּנָּה.
Rabbi Hanina ben Antignos dit : [les musiciens] étaient des Léviim. [La Guemara analyse :] n'est-ce pas sur ce point qu'ils divergent ? Celui qui dit qu'ils étaient des esclaves tient que l'essentiel du chant réside dans la voix [le chant de la bouche] — l'accompagnement instrumental n'étant que secondaire, il pouvait être assuré par des esclaves. Et celui qui dit qu'ils étaient des Léviim tient que l'essentiel du chant réside dans l'instrument [de musique] — l'instrument relevant alors du service du Temple, il devait être tenu par des Léviim.
רַבִּי חֲנִינָא בֶּן אַנְטִיגְנוֹס אוֹמֵר: לְוִיִּם הָיוּ. מַאי לָאו בְּהָא קָא מִיפַּלְגִי, דְּמַאן דְּאָמַר עֲבָדִים הָיוּ, קָסָבַר: עִיקַּר שִׁירָה בַּפֶּה. וּמַאן דְּאָמַר לְוִיִּם הָיוּ, קָסָבַר: עִיקַּר שִׁירָה בִּכְלִי.
[La Guemara objecte :] mais comment peux-tu comprendre [la michna] ainsi ? Selon cette explication, que tient donc Rabbi Yossé ? S'il tient que l'essentiel du chant réside dans la voix, alors même des esclaves [pourraient tenir les instruments] — pourquoi exige-t-il des familles israélites de lignée distinguée ? Et s'il tient que l'essentiel du chant réside dans l'instrument, il aurait dû dire : des Léviim, oui [ils peuvent jouer], mais des Israélites, non [ils ne le peuvent pas] !
וְתִסְבְּרָא?! רַבִּי יוֹסֵי מַאי קָסָבַר? אִי קָסָבַר עִיקַּר שִׁירָה בַּפֶּה — אֲפִילּוּ עֲבָדִים נָמֵי, אִי קָסָבַר עִיקַּר שִׁירָה בִּכְלִי — לְוִיִּם אִין, יִשְׂרְאֵלִים לָא!
[La Guemara rétablit :] en réalité, tout le monde s'accorde à dire que l'essentiel du chant réside dans la voix [et que les instruments ne sont qu'un accompagnement]. Et c'est sur ceci qu'ils divergent : un maître tient que l'événement s'est passé de cette manière [ce sont des esclaves qui ont joué], et l'autre maître tient que l'événement s'est passé de cette autre manière [ce sont des familles israélites de lignée distinguée qui ont joué].
אֶלָּא: דְּכוּלֵּי עָלְמָא עִיקַּר שִׁירָה בַּפֶּה. וּבְהָא קָא מִיפַּלְגִי, דְּמָר סָבַר: הָכִי הֲוָה מַעֲשֶׂה, וּמָר סָבַר: הָכִי הֲוָה מַעֲשֶׂה.
[La Guemara demande :] quelle différence pratique [de halakha] en découle, selon que tel ou tel groupe a tenu les instruments ? [Elle répond :] ils divergent sur la question de savoir si l'on élève un homme depuis l'estrade [du chant — le doukhan] au statut présumé de lignée distinguée et à l'aptitude à percevoir la dîme. [Autrement dit : du seul fait qu'un homme, ou son ancêtre, ait tenu un instrument sur l'estrade du Temple, peut-on conclure que sa famille est de yihoun et qu'elle a droit à la dîme du Lévi ?]
לְמַאי נָפְקָא מִינַּהּ? לְמַעֲלִין מִדּוּכָן לְיוּחֲסִין וּלְמַעֲשֵׂר קָא מִיפַּלְגִי.
Celui qui dit qu'ils étaient des esclaves tient qu'on n'élève pas, depuis l'estrade, au statut présumé de lignée distinguée ni à l'aptitude à percevoir la dîme [puisque même des esclaves y montaient]. Celui qui dit qu'ils étaient des Israélites tient qu'on élève, depuis l'estrade, au statut présumé de lignée distinguée, mais non à l'aptitude à percevoir la dîme [car des Israélites, non Léviim, y montaient]. Et celui qui dit qu'ils étaient des Léviim tient qu'on élève, depuis l'estrade, aussi bien au statut de lignée distinguée qu'à l'aptitude à percevoir la dîme [puisque seuls des Léviim y officiaient].
מַאן דְּאָמַר עֲבָדִים הָיוּ, קָסָבַר: אֵין מַעֲלִין מִדּוּכָן לְיוּחֲסִין, וְלֹא לְמַעֲשֵׂר. וּמַאן דְּאָמַר יִשְׂרָאֵל הָיוּ, קָסָבַר: מַעֲלִין מִדּוּכָן יוּחֲסִין, אֲבָל לֹא לְמַעֲשֵׂר. וּמַאן דְּאָמַר לְוִיִּם הָיוּ, קָסָבַר: מַעֲלִין מִדּוּכָן, בֵּין לְיוּחֲסִין בֵּין לְמַעֲשֵׂר.
[La Guemara rapporte une opinion qui s'oppose à celle de Rav Yossef.] Et Rabbi Yirmeya bar Abba a dit : la controverse [entre Rabbi Yossé bar Yehouda et les Sages] porte sur le chant de la Puisée [de l'eau]. Rabbi Yossé bar Yehouda tient que la réjouissance supplémentaire repousse elle aussi le Chabbat ; et les Sages tiennent que la réjouissance supplémentaire ne repousse pas le Chabbat. Mais quant au chant [qui accompagne] un sacrifice, tout le monde s'accorde : c'est un acte de service [avoda], et il repousse le Chabbat.
וְרַבִּי יִרְמְיָה בַּר אַבָּא אָמַר: מַחְלוֹקֶת בְּשִׁיר שֶׁל שׁוֹאֵבָה, דְּרַבִּי יוֹסֵי בַּר יְהוּדָה סָבַר: שִׂמְחָה יְתֵירָה נָמֵי דּוֹחָה אֶת הַשַּׁבָּת, וְרַבָּנַן סָבְרִי: שִׂמְחָה יְתֵירָה אֵינָהּ דּוֹחָה אֶת הַשַּׁבָּת. אֲבָל בְּשִׁיר שֶׁל קׇרְבָּן, דִּבְרֵי הַכֹּל עֲבוֹדָה הִיא, וְדוֹחָה אֶת הַשַּׁבָּת.
[La Guemara soulève une objection contre l'opinion de Rav Yossef, qui plaçait la controverse sur le chant accompagnant le sacrifice quotidien :] le chant de la Puisée repousse le Chabbat ; telle est l'opinion de Rabbi Yossé bar Yehouda. Et les Sages disent : il ne repousse même pas le jour de fête [Yom Tov]. [Il appert donc que leur divergence porte sur le chant de la Puisée — et non sur celui du sacrifice.] C'est là une réfutation décisive de Rav Yossef ! [La Guemara conclut :] en effet, c'est une réfutation décisive.
מֵיתִיבִי: שִׁיר שֶׁל שׁוֹאֵבָה דּוֹחֶה אֶת הַשַּׁבָּת, דִּבְרֵי רַבִּי יוֹסֵי בַּר יְהוּדָה. וַחֲכָמִים אוֹמְרִים: אַף יוֹם טוֹב אֵינוֹ דּוֹחֶה. תְּיוּבְתָּא דְּרַב יוֹסֵף! תְּיוּבְתָּא.
[La Guemara propose :] disons, d'après [cette baraïta], que c'est sur le chant de la Puisée seul qu'ils divergent ; mais quant au chant accompagnant le sacrifice quotidien, tout le monde dirait qu'il repousse le Chabbat. Si tel est le cas, disons que cela constituera une réfutation décisive de Rav Yossef sur deux points ! [Car Rav Yossef plaçait la controverse sur le chant de la Puisée et non sur celui du sacrifice quotidien : la baraïta le contredit sur ces deux aspects à la fois.]
לֵימָא בְּשִׁיר שֶׁל שׁוֹאֵבָה הוּא דִּפְלִיגִי, אֲבָל בְּשִׁיר שֶׁל קׇרְבָּן דִּבְרֵי הַכֹּל דּוֹחֶה אֶת הַשַּׁבָּת. לֵימָא תֶּיהְוֵי תְּיוּבְתָּא דְּרַב יוֹסֵף בְּתַרְתֵּי!
[Rav Yossef pourrait t'objecter :] ils divergent sur le chant de la Puisée, et il en va de même pour le chant accompagnant un sacrifice. Et s'ils ont précisément formulé leur divergence à propos du chant de la Puisée [et non du chant accompagnant le sacrifice quotidien], c'est pour te faire connaître la force [de l'opinion] de Rabbi Yossé bar Yehouda : que même le chant de la Puisée, lui aussi, repousse le Chabbat.
אָמַר לְךָ רַב יוֹסֵף: פְּלִיגִי בְּשִׁיר שֶׁל שׁוֹאֵבָה, וְהוּא הַדִּין לְקׇרְבָּן. וְהַאי דְּקָמִיפַּלְגִי בְּשִׁיר שֶׁל שׁוֹאֵבָה — לְהוֹדִיעֲךָ כֹּחוֹ דְּרַבִּי יוֹסֵי בַּר יְהוּדָה, דַּאֲפִילּוּ דְּשׁוֹאֵבָה נָמֵי דָּחֵי.
[La Guemara objecte :] mais n'est-il pas enseigné [dans la michna] : « ceci est la flûte de la Maison de la Puisée, qui ne repousse ni le Chabbat ni le jour de fête » ? Par déduction : ceci [le chant de la Puisée] ne repousse pas [le Chabbat], mais le chant qui accompagne le sacrifice [quotidien], lui, le repousse. [La Guemara demande :] qui est le Tana de cette michna ? Si l'on dit que c'est Rabbi Yossé bar Yehouda — n'a-t-il pas dit que le chant de la Puisée repousse lui aussi [le Chabbat] ? Ce ne peut donc être que les Sages — et c'est là une réfutation décisive de Rav Yossef sur deux points ! [La Guemara conclut :] en effet, c'est une réfutation décisive.
וְהָא קָתָנֵי: זֶהוּ חָלִיל שֶׁל בֵּית הַשּׁוֹאֵבָה שֶׁאֵינוֹ דּוֹחֶה לֹא אֶת הַשַּׁבָּת וְלֹא אֶת יוֹם טוֹב: זֶהוּ דְּאֵינוֹ דּוֹחֶה, אֲבָל דְּקָרְבָּן דּוֹחֶה מַנִּי? אִי נֵימָא רַבִּי יוֹסֵי בַּר יְהוּדָה, הָאָמַר שִׁיר שֶׁל שׁוֹאֵבָה נָמֵי דּוֹחֶה! אֶלָּא לָאו, רַבָּנַן — וּתְיוּבְתָּא דְּרַב יוֹסֵף בְּתַרְתֵּי! תְּיוּבְתָּא.
[La Guemara demande :] quelle est la raison de celui qui dit que l'essentiel du chant réside dans l'instrument ? [Elle répond :] c'est qu'il est écrit : « Ézéchias ordonna d'offrir l'holocauste sur l'autel ; et au moment où commença l'holocauste, commença aussi le chant de l'Éternel, avec les trompettes et au moyen des instruments de David, roi d'Israël » (Divré haYamim II 29, 27). [Le verset appelle « chant de l'Éternel » ce qui se joue avec les trompettes et les instruments :] l'essentiel est donc l'instrument.
מַאי טַעְמָא דְּמַאן דְּאָמַר עִיקַּר שִׁירָה בִּכְלִי? דִּכְתִיב: ״וַיֹּאמֶר חִזְקִיָּהוּ לְהַעֲלוֹת הָעוֹלָה לְהַמִּזְבֵּחַ וּבְעֵת הֵחֵל הָעוֹלָה הֵחֵל שִׁיר ה׳ וְהַחֲצוֹצְרוֹת וְעַל יְדֵי כְּלֵי דָּוִיד מֶלֶךְ יִשְׂרָאֵל״.