Guémara
[On peut presser le Chabbat] des prunes (pega'in), des coings (perichin) et des azeroles (ouzradin). En revanche, on ne peut pas presser de grenades, car on a coutume de les presser pour leur jus, comme les gens de la maison de Menachya bar Mena'hem avaient coutume de presser des grenades en semaine. Il apparaît donc que les Sages concèdent à Rabbi Yehouda au sujet des fruits autres que les grenades et les mûres.
בִּפְגָעִין וּבִפְרִישִׁין וּבְעוּזְרָדִין, אֲבָל לֹא בְּרִמּוֹנִים, וְשֶׁל בֵּית מְנַשְּׁיָא בַּר מְנַחֵם הָיוּ סוֹחֲטִין בְּרִמּוֹנִים.
La Guemara objecte : Et d'où sait-on que cette barayta est conforme à l'opinion des Sages ? Peut-être est-elle conforme à l'opinion de Rabbi Yehouda ! La Guemara répond : Et qu'elle soit même conforme à Rabbi Yehouda : tu peux dire que tu as entendu de Rabbi Yehouda que le jus sorti de lui-même [spontanément] est permis ; mais as-tu entendu de lui que presser [le fruit] de prime abord (lekhate'hila) serait permis ?! Bien plutôt, que dois-tu donc dire ? Que, puisqu'il ne s'agit pas de fruits voués au pressage, c'est permis même de prime abord. Cela étant, même si tu dis que la barayta est conforme aux Sages, [le même raisonnement vaut] : puisqu'il ne s'agit pas de fruits voués au pressage, c'est permis même de prime abord. Apprends-en donc que la barayta est conforme aux Sages. Apprends-en effectivement.
וּמִמַּאי דְּרַבָּנַן הִיא, דִּילְמָא רַבִּי יְהוּדָה הִיא?! וְתֶהֱוֵי נָמֵי רַבִּי יְהוּדָה, אֵימַר דְּשָׁמְעַתְּ לֵיהּ לְרַבִּי יְהוּדָה יָצְאוּ מֵעַצְמָן, סוֹחֲטִין לְכַתְּחִילָּה מִי שָׁמְעַתְּ לֵיהּ?! אֶלָּא מַאי אִית לָךְ לְמֵימַר: כֵּיוָן דְּלָאו בְּנֵי סְחִיטָה נִינְהוּ — אֲפִילּוּ לְכַתְּחִילָּה. אֲפִילּוּ תֵּימָא רַבָּנַן, כֵּיוָן דְּלָאו בְּנֵי סְחִיטָה נִינְהוּ — אֲפִילּוּ לְכַתְּחִילָּה, שְׁמַע מִינַּהּ רַבָּנַן הִיא. שְׁמַע מִינַּהּ.
[Il a été enseigné dans la barayta citée plus haut :] « Et les gens de la maison de Menachya bar Mena'hem avaient coutume de presser des grenades. » Cela indique qu'il est habituel de presser des grenades, et qu'il est donc interdit de le faire le Chabbat. Rav Na'hman dit : La halakha est conforme à [la pratique des gens de] la maison de Menachya bar Mena'hem. Autrement dit, presser des grenades est considéré comme habituel, et c'est donc interdit le Chabbat.
שֶׁל בֵּית מְנַשְּׁיָא בַּר מְנַחֵם הָיוּ סוֹחֲטִין בְּרִמּוֹנִים. אָמַר רַב נַחְמָן: הֲלָכָה כְּשֶׁל בֵּית מְנַשְּׁיָא בַּר מְנַחֵם.
Rava dit à Rav Na'hman : Menachya ben Mena'hem est-il donc un tana, pour que tu dises que la halakha est conforme à son opinion ?! Et si tu dis que [Rav Na'hman a voulu dire] que la halakha est conforme à ce tana qui tient comme [la pratique de] la maison de Menachya ben Mena'hem, [il reste à demander] : est-il logique que, parce qu'il tient comme la pratique de la maison de Menachya ben Mena'hem, la halakha soit conforme à son opinion ? Menachya ben Mena'hem constitue-t-il la majorité du monde ? [Puisque la plupart des gens ne pressent pas de grenades, la pratique de cette maison devrait être sans portée face à l'usage commun.]
אֲמַר לֵיהּ רָבָא לְרַב נַחְמָן: מְנַשְּׁיָא בֶּן מְנַחֵם תַּנָּא הוּא?! וְכִי תֵּימָא הֲלָכָה כִּי הַאי תַּנָּא דְּסָבַר לַהּ כְּשֶׁל מְנַשְּׁיָא בֶּן מְנַחֵם, וּמִשּׁוּם דְּסָבַר כִּמְנַשְּׁיָא בֶּן מְנַחֵם הֲלָכָה כְּמוֹתוֹ? מְנַשְּׁיָא בֶּן מְנַחֵם הָוֵי רוּבָּא דְּעָלְמָא?
[Rav Na'hman répond :] Oui, [dans ce genre de cas, la halakha se fonde même sur des pratiques qui ne sont pas universelles,] comme nous l'avons appris dans une michna [traitant de l'interdiction du mélange interdit dans la vigne, le kilayim] : Au sujet de celui qui maintient [pousser] des ronces dans une vigne, Rabbi Eliézer dit : il [les] a rendues sacrées [interdites comme mélange interdit dans la vigne]. Et les Sages disent : seule une chose que l'on a coutume de maintenir rend [la vigne] interdite. Et Rabbi 'Hanina dit : quelle est la raison de Rabbi Eliézer ? Parce qu'en Arabie on maintient les ronces des champs pour [nourrir] leurs chameaux. [Là-bas, les ronces sont traitées comme une vraie culture ; selon cette opinion, puisqu'on les maintient en un seul endroit, elles sont jugées significatives partout — et le même raisonnement vaut pour le pressage des grenades.]
אִין, דִּתְנַן: הַמְקַיֵּים קוֹצִים בַּכֶּרֶם, רַבִּי אֱלִיעֶזֶר אוֹמֵר: קִדֵּשׁ, וַחֲכָמִים אוֹמְרִים: אֵינוֹ מְקַדֵּשׁ אֶלָּא דָּבָר שֶׁכָּמוֹהוּ מְקַיְּימִין. וְאָמַר רַבִּי חֲנִינָא: מַאי טַעְמָא דְּרַבִּי אֱלִיעֶזֶר — שֶׁכֵּן בַּעֲרַבְיָא מְקַיְּימִין קוֹצֵי שָׂדוֹת לִגְמַלֵּיהֶם.
[La Guemara rejette cette réponse :] Est-ce comparable ? L'Arabie est un lieu [tout entier, et une coutume pratiquée dans un pays entier est significative] ; ici [au sujet de la pratique de la maison de Menachya bar Mena'hem, qui était un individu], son opinion est annulée [bate'la da'ato] face à celle de tous les hommes !
מִידֵּי אִירְיָא? דַּעֲרַבְיָא אַתְרָא, הָכָא — בָּטְלָה דַּעְתּוֹ אֵצֶל כׇּל אָדָם!
Bien plutôt, voici la raison [de Rav Na'hman] : c'est conforme à [l'enseignement de] Rav 'Hisda. Car Rav 'Hisda a dit : des bettes que l'on a pressées et dont [on a] mis [le jus] dans un mikvé invalident le mikvé par un changement d'apparence [tout liquide qui fait changer la couleur de l'eau du mikvé l'invalide]. Or les bettes ne sont-elles pas [des produits] qui ne sont pas voués au pressage ? Bien plutôt, que dois-tu donc dire ? Que, puisqu'il leur a conféré de l'importance [a'hchevinhou], elles deviennent pour lui un liquide. Ici aussi [au sujet des grenades] : puisqu'il leur a conféré de l'importance, elles deviennent pour lui un liquide. [Même si une seule personne attache de l'importance à un liquide, celui-ci prend pour elle le statut de liquide et est interdit le Chabbat.]
אֶלָּא הַיְינוּ טַעְמָא, כִּדְרַב חִסְדָּא. דְּאָמַר רַב חִסְדָּא: תְּרָדִין שֶׁסְּחָטָן וּנְתָנָן בְּמִקְוֶה — פּוֹסְלִין אֶת הַמִּקְוֶה בְּשִׁינּוּי מַרְאֶה. וְהָא לָאו בְּנֵי סְחִיטָה נִינְהוּ? אֶלָּא מַאי אִית לָךְ לְמֵימַר — כֵּיוָן דְּאַחְשְׁבִינְהוּ, הָווּ לְהוּ מַשְׁקֶה, הָכָא נָמֵי: כֵּיוָן דְּאַחְשְׁבִינְהוּ, הָווּ לְהוּ מַשְׁקֶה.
Rav Papa dit : [la raison pour laquelle Rav 'Hisda a statué que le jus de bettes invalide le mikvé est] parce que c'est une chose dont on ne fait pas de mikvé de prime abord (lekhate'hila), et [il y a un principe :] toute chose dont on ne fait pas de mikvé de prime abord — c'est-à-dire toute chose autre que l'eau, la neige ou la glace — invalide le mikvé par un changement d'apparence, même si elle n'a pas le statut juridique de liquide.
רַב פָּפָּא אָמַר: מִשּׁוּם דְּהָוֵי דָּבָר שֶׁאֵין עוֹשִׂין מִמֶּנּוּ מִקְוֶה לְכַתְּחִילָּה, וְכׇל דָּבָר שֶׁאֵין עוֹשִׂין מִמֶּנּוּ מִקְוֶה לְכַתְּחִילָּה — פּוֹסֵל אֶת הַמִּקְוֶה בְּשִׁינּוּי מַרְאֶה.
Nous avons appris là-bas [dans le traité Mikvaot] : si du vin, ou du vinaigre, ou du mo'hal [le liquide qui sort des olives mais qui n'est pas de l'huile] tomba dans [un mikvé] et en changea l'apparence, [le mikvé] est invalide. La Guemara demande : Quel est le tana qui tient que le mo'hal est un liquide ? Abayé dit : C'est Rabbi Ya'akov, car il a été enseigné dans une barayta : Rabbi Ya'akov dit : le statut du mo'hal est comme celui d'un liquide. Et pour quelle raison [les Sages] ont-ils dit que le mo'hal qui sort au début [avant que l'on commence à presser les olives pour leur huile] est pur [c'est-à-dire qu'il ne rend pas un aliment susceptible de contracter l'impureté rituelle] ? [Ce n'est pas parce que le mo'hal n'est pas considéré comme un liquide,] mais parce qu'[le propriétaire] ne désire pas son existence [il préférerait que ce mo'hal ne sorte pas encore et qu'il s'écoule plutôt ensemble avec l'huile, mêlé à elle].
תְּנַן הָתָם: נָפַל לְתוֹכוֹ יַיִן אוֹ חוֹמֶץ וּמוֹחַל, וְשִׁינָּה מַרְאָיו — פָּסוּל. מַאן תַּנָּא דְּמוֹחַל מַשְׁקֶה הוּא? אָמַר אַבָּיֵי: רַבִּי יַעֲקֹב הִיא. דְּתַנְיָא, רַבִּי יַעֲקֹב אוֹמֵר: מוֹחַל הֲרֵי הוּא כְּמַשְׁקֶה. וּמַה טַּעַם אָמְרוּ מוֹחַל הַיּוֹצֵא בַּתְּחִלָּה טָהוֹר — לְפִי שֶׁאֵינוֹ רוֹצֶה בְּקִיּוּמוֹ.
Rabbi Chimon dit : le statut du mo'hal n'est pas comme celui d'un liquide. Et pour quelle raison [les Sages] ont-ils dit que le mo'hal qui sort de la presse de l'huilerie [après que les olives ont été pressées, depuis le tas pressé lié dans les paniers] est impur [c'est-à-dire capable de rendre les aliments susceptibles de contracter l'impureté rituelle] ? Parce qu'il est impossible qu'il ne contienne pas des traces d'huile [qui viennent avec lui des olives].
רַבִּי שִׁמְעוֹן אוֹמֵר: מוֹחַל אֵינוֹ כְּמַשְׁקֶה. וּמַה טַּעַם אָמְרוּ מוֹחַל הַיּוֹצֵא מֵעִיקּוּל בֵּית הַבַּד טָמֵא — לְפִי שֶׁאִי אֶפְשָׁר לוֹ בְּלֹא צִיחְצוּחֵי שֶׁמֶן.
La Guemara demande : Quelle est la différence pratique entre eux [puisque tous deux conviennent que le mo'hal qui sort au début ne rend pas susceptible d'impureté, et que celui qui sort de la presse de l'huilerie rend susceptible d'impureté] ? La Guemara répond : Il y a entre eux une différence pratique concernant le mo'hal qui vient après un pressage intense (itstsata) : selon Rabbi Ya'akov, il est considéré comme un liquide et rend l'aliment susceptible d'impureté ; et selon Rabbi Chimon, ce n'est pas un liquide et il ne rend pas l'aliment susceptible d'impureté. Rava dit : [la raison pour laquelle le mo'hal invalide le mikvé n'est pas parce que c'est un liquide, mais] parce que c'est une chose dont on ne fait pas de mikvé, et qui invalide donc le mikvé par un changement d'apparence.
מַאי בֵּינַיְיהוּ? אִיכָּא בֵּינַיְיהוּ דְּאָתֵי בָּתַר אִיצְצָתָא. רָבָא אָמַר: מִשּׁוּם דְּהָוֵי דָּבָר שֶׁאֵין עוֹשִׂין הֵימֶנּוּ מִקְוֶה, וּפוֹסֵל אֶת הַמִּקְוֶה בְּשִׁינּוּי מַרְאֶה.
Rav Yehouda dit au nom de Chmouel : un homme peut presser une grappe de raisins le Chabbat dans la marmite [contenant un aliment — ce n'est pas considéré comme presser un liquide, mais comme ajouter un aliment à un autre] ; en revanche, il ne peut pas [la presser] dans un plat [vide]. Rav 'Hisda dit : des paroles de notre maître [Chmouel] nous apprenons qu'un homme peut traire une chèvre dans la marmite [contenant un aliment, car ce n'est pas considéré comme le pressage interdit, sous-catégorie du battage] ; en revanche, [il ne peut pas le faire] dans un plat [vide]. La Guemara en déduit : Apparemment, il tient qu'un liquide qui vient [aboutir] dans un aliment n'est pas [considéré comme] un liquide, mais comme un aliment.
אָמַר רַב יְהוּדָה אָמַר שְׁמוּאֵל: סוֹחֵט אָדָם אֶשְׁכּוֹל שֶׁל עֲנָבִים לְתוֹךְ הַקְּדֵרָה, אֲבָל לֹא לְתוֹךְ הַקְּעָרָה. אָמַר רַב חִסְדָּא: מִדִּבְרֵי רַבֵּינוּ נִלְמַד: חוֹלֵב אָדָם עֵז לְתוֹךְ הַקְּדֵרָה, אֲבָל לֹא לְתוֹךְ הַקְּעָרָה. אַלְמָא קָסָבַר מַשְׁקֶה הַבָּא לְאוֹכֶל — אוֹכֶל הוּא.