Guémara
Cependant, ceux qui moissonnent la récolte avant que le omer ne soit offert, ils agissent contre la volonté des Sages. Telle est l'opinion de Rabbi Méir. La crainte est qu'en travaillant le grain ils n'en viennent à en manger, alors même que cela demeure interdit. Rabbi Yehouda dit : ils agissent conformément à la volonté des Sages. Or, dans ce cas, Rabbi Yehouda n'a pas décrété [d'interdit] de peur que l'on n'en mange. Pourquoi donc décrète-t-il à propos du 'hamets [pour la recherche du 'hamets] ? Rava dit que l'interdit du grain nouveau ('hadach) est différent : puisque, avant le omer, tu ne lui as permis de moissonner la récolte qu'en la cueillant à la main [et non de la moissonner à la manière habituelle], il se souviendra de l'interdit et s'abstiendra d'en manger. Il n'en va pas de même pour le 'hamets.
שֶׁלֹּא בִּרְצוֹן חֲכָמִים (הֵן עוֹשִׂין), דִּבְרֵי רַבִּי מֵאִיר. רַבִּי יְהוּדָה אוֹמֵר: בִּרְצוֹן חֲכָמִים הָיוּ עוֹשִׂין. וְלָא קָא גָזַר רַבִּי יְהוּדָה דִּילְמָא אָתֵי לְמֵיכַל מִינֵּיהּ? אָמַר רָבָא: שָׁאנֵי חָדָשׁ, מִתּוֹךְ שֶׁלֹּא הִתַּרְתָּ לוֹ אֶלָּא עַל יְדֵי קִטּוּף, הוּא זָכוּר.
Abayé lui dit : cela s'explique bien [dans l'opinion de Rabbi Yehouda] au moment de la cueillette ; mais au moment de la mouture (te'hina) et du tamisage (harkada), que peut-on dire ? Apparemment, il est permis d'accomplir ces actes à la manière habituelle. Pourquoi donc n'y a-t-il pas de crainte que l'on ne mange le grain à ce stade ? [La Guemara répond :] cela ne fait pas difficulté, car on accomplit aussi la mouture d'une manière inhabituelle. On doit moudre le grain, avant l'offrande du omer, avec un moulin à main (re'haya deyad), et non avec un moulin actionné par une bête ou par l'eau. De même, le tamisage se fait d'une manière inhabituelle : non pas à l'intérieur du tamis, mais au-dessus du tamis [en le retournant]. Puisque toutes ces actions s'accomplissent d'une manière inhabituelle, il n'y a pas de crainte que l'on n'en vienne à manger le grain.
אֲמַר לֵיהּ אַבָּיֵי: תִּינַח בִּשְׁעַת קְטִיפָה, טְחִינָה וְהַרְקָדָה מַאי אִיכָּא לְמֵימַר? הָא לָא קַשְׁיָא: טְחִינָה בְּרִחְיָא דְיָד, הַרְקָדָה עַל גַּבֵּי נָפָה.
[La Guemara soulève une autre difficulté :] mais ce que nous avons appris dans une michna [au traité Mena'hot] : on moissonne le grain d'un champ qui exige l'irrigation (beit hachela'hin) et des champs des vallées (chebe'amakim) — car leur grain mûrit bien avant que le omer ne soit offert — mais on ne met pas le grain en meules (godechin) ; et la Guemara ajoute : nous avons établi que cette michna est conforme à l'opinion de Rabbi Yehouda. Que peut-on dire [alors] ? L'emploi du terme « on moissonne » (kotsrin) dans cette michna indique que le grain était moissonné à la manière habituelle, et non à la main.
אֶלָּא הָא דִּתְנַן: קוֹצְרִין בֵּית הַשְּׁלָחִים וְשֶׁבַּעֲמָקִים, אֲבָל לֹא גּוֹדְשִׁין. וְאוֹקִימְנָא כְּרַבִּי יְהוּדָה, מַאי אִיכָּא לְמֵימַר!
Plutôt, Abayé dit : cette différence entre le cas du omer [le 'hadach] et celui du 'hamets ne tient pas à la manière dont on moissonne, on moud ou on tamise. La raison des décisions divergentes est plutôt celle-ci : du grain nouveau ('hadach), l'homme se tient à distance (badél miné), car il est interdit d'en manger toute l'année jusqu'à l'offrande du omer ; mais du pain levé ('hamets), il ne se tient pas à distance, car il est permis le reste de l'année. C'est pourquoi il est plus exposé à manger du 'hamets par inadvertance.
אֶלָּא אָמַר אַבָּיֵי: חָדָשׁ — בָּדֵיל מִינֵּיהּ, חָמֵץ — לָא בָּדֵיל מִינֵּיהּ.
Rava dit : la contradiction entre une parole de Rabbi Yehouda et l'autre parole de Rabbi Yehouda fait-elle difficulté, tandis que la contradiction entre une parole des Sages (Rabbanan) et l'autre parole des Sages ne ferait pas difficulté ? Il y a aussi une contradiction apparente dans l'opinion des Sages, c'est-à-dire Rabbi Méir, qui statuent que les Sages ont décrété un interdit à propos du grain nouveau, mais n'ont pas décrété d'interdit à propos du 'hamets.
אָמַר רָבָא: דְּרַבִּי יְהוּדָה אַדְּרַבִּי יְהוּדָה קַשְׁיָא, דְּרַבָּנַן אַדְּרַבָּנַן לָא קַשְׁיָא?
Rava explique ainsi : la contradiction entre une parole de Rabbi Yehouda et l'autre parole de Rabbi Yehouda ne fait pas difficulté, comme nous l'avons résolu plus haut. La contradiction entre une décision des Sages et l'autre décision des Sages ne fait pas difficulté non plus : les Sages soutiennent qu'il n'est pas nécessaire de décréter un interdit sur la recherche du 'hamets une fois que le 'hamets est devenu interdit, car celui qui lui-même recherche le 'hamets pour le brûler — en mangera-t-il ?! En revanche, dans le cas du grain nouveau, il transforme le grain, le préparant pour la consommation ; c'est pourquoi la crainte est qu'il n'en vienne à en manger par inadvertance.
דְּרַבִּי יְהוּדָה אַדְּרַבִּי יְהוּדָה לָא קַשְׁיָא — כִּדְשַׁנִּינַן. דְּרַבָּנַן אַדְּרַבָּנַן נָמֵי לָא קַשְׁיָא — הוּא עַצְמוֹ מְחַזֵּר עָלָיו לְשׂוֹרְפוֹ, מֵיכַל קָאָכֵיל מִינֵּיהּ?!
Rav Achi dit : la contradiction entre une parole de Rabbi Yehouda et l'autre parole de Rabbi Yehouda ne fait pas difficulté, car la difficulté peut se résoudre d'une autre manière, comme nous l'avons appris dans la michna : les marchés de Jérusalem étaient remplis de farine (kéma'h) et de grain grillé (kali). Il n'est permis de préparer que ces aliments-là avant le omer, car ils ne seront pas mangés sans préparation supplémentaire. C'est pourquoi il n'y a pas de crainte que l'on n'en mange par inadvertance avant que l'offrande du omer ne soit apportée.
רַב אָשֵׁי אָמַר: דְּרַבִּי יְהוּדָה אַדְּרַבִּי יְהוּדָה לָא קַשְׁיָא: ״קֶמַח וְקָלִי״ תְּנַן.
[La Guemara rejette cette interprétation :] cette parole de Rav Achi est une erreur (bedouta), car cette suggestion se réfute aisément. Cela s'explique bien quant au statut du grain à partir du moment où il a été transformé en farine ou en grain grillé et ensuite, car il n'y a pas de crainte que l'on n'en vienne à en manger. Mais quant à son statut au tout début, jusqu'à ce qu'il devienne grain grillé, que peut-on dire ? Il a forcément existé un moment où les grains étaient comestibles avant d'être transformés en grain grillé. Pourquoi n'y a-t-il pas de crainte que l'on n'en vienne à manger le grain à ce stade antérieur ?
הָא דְּרַב אָשֵׁי בְּדוּתָא הִיא: הָתִינַח מִקָּלִי וְאֵילָךְ, מֵעִיקָּרָא עַד קָלִי מַאי אִיכָּא לְמֵימַר?
Et si tu dis que le grain se distingue par la manière inhabituelle dont il est moissonné, conformément à la parole antérieure de Rava — mais à propos de la difficulté soulevée contre l'opinion de Rava, [à savoir] que l'on moissonne un champ qui exige l'irrigation (beit hachela'hin) et un champ qui est dans les vallées (chebe'amakim) à la manière habituelle, et que nous avons établi cette parole conformément à l'opinion de Rabbi Yehouda, que peut-on dire ? Plutôt, la Guemara rejette cette explication et conclut que la parole de Rav Achi est une erreur.
וְכִי תֵּימָא עַל יְדֵי קִיטּוּף כִּדְרָבָא, אֶלָּא ״קוֹצְרִין בֵּית הַשְּׁלָחִין וְשֶׁבָּעֲמָקִים״, וְאוֹקִימְנָא כְּרַבִּי יְהוּדָה, מַאי אִיכָּא לְמֵימַר? אֶלָּא דְּרַב אָשֵׁי בְּדוּתָא הִיא.
La conclusion ci-dessus était que Rabbi Yehouda distingue entre les interdits portant sur des substances dont les gens se séparent régulièrement, et les interdits portant sur des substances dont les gens n'ont pas l'habitude de se tenir éloignés. La Guemara demande : et partout où l'on ne se tient pas à distance d'un interdit, Rabbi Yehouda décrète-t-il [un interdit] que l'on doive se tenir éloigné d'un objet interdit afin d'éviter de l'utiliser accidentellement ?
וְכׇל הֵיכָא דְּלָא בָּדֵיל מִינֵּיהּ, מִי גָּזַר רַבִּי יְהוּדָה?
Mais n'avons-nous pas appris dans une michna : un homme ne perce pas un trou dans une coquille d'œuf (chefoféret chel beitsa), ne la remplit d'huile et ne la place à côté de la lampe (ner) afin que l'œuf y verse goutte à goutte un surcroît d'huile et prolonge ainsi la durée de combustion ? Et telle est la règle même s'il ne s'agit pas d'un œuf véritable, mais d'un tube de terre cuite (chel 'hérès), dont la plupart des gens jugent qu'il ne convient pas pour y boire. La crainte est que l'on n'oublie, ne prenne le tube et n'utilise l'huile à quelque autre usage, transgressant ainsi l'interdit d'éteindre une flamme le Chabbat.
וְהָתְנַן: לֹא יִקּוֹב אָדָם שְׁפוֹפֶרֶת שֶׁל בֵּיצָה וִימַלְּאֶנָּה שֶׁמֶן וְיִתְּנֶנָּה בְּצַד הַנֵּר בִּשְׁבִיל שֶׁתְּהֵא מְנַטֶּפֶת, וַאֲפִילּוּ הִיא שֶׁל חֶרֶס.
Et Rabbi Yehouda permet d'utiliser un tube de cette manière, car il ne craint pas que l'on ne le retire. Apparemment, Rabbi Yehouda ne décrète pas d'interdit même à propos d'un objet dont les gens ne se tiennent pas à distance, par exemple l'huile. La Guemara répond : là, en raison de la sévérité du Chabbat ('houmra dechabbat), l'homme se tient à distance, car le Chabbat on est attentif à se tenir éloigné de la lampe ou de tout ce qui est placé à ses côtés.
וְרַבִּי יְהוּדָה מַתִּיר! הָתָם, מִשּׁוּם חוּמְרָא דְּשַׁבָּת מִבְדָּל בְּדִילִי.