Guémara
MICHNA : Et voici les déchirures [du deuil] qui ne se recousent jamais [c'est-à-dire qu'on n'a pas le droit de réparer proprement après la période de deuil] : celui qui déchire son vêtement pour la mort de son père, ou de sa mère, ou de son maître qui lui a enseigné la Torah, ou pour [la mort d']un Nassi [le Prince, chef du Sanhédrin], ou d'un Av beit din [le président du tribunal] ; ou à l'annonce de mauvaises nouvelles ; ou lorsqu'il entend bénir le Nom de D.ieu [« bénir » étant ici un euphémisme pour : entendre quelqu'un maudire le Nom de D.ieu] ; ou lorsqu'un rouleau de Torah a été brûlé ; ou à la vue des villes de Judée [détruites], du Temple [en ruine] ou de Jérusalem [dévastée]. Voici comment l'on procède en s'approchant de Jérusalem alors qu'elle est en ruine : il déchire d'abord son vêtement pour le Temple, puis il prolonge la déchirure pour Jérusalem.
וְאֵלּוּ קְרָעִין שֶׁאֵין מִתְאַחִין: הַקּוֹרֵעַ עַל אָבִיו וְעַל אִמּוֹ, וְעַל רַבּוֹ שֶׁלִּימְּדוֹ תּוֹרָה, וְעַל נָשִׂיא וְעַל אָב בֵּית דִּין, וְעַל שְׁמוּעוֹת הָרָעוֹת, וְעַל בִּרְכַּת הַשֵּׁם, וְעַל סֵפֶר תּוֹרָה שֶׁנִּשְׂרַף, וְעַל עָרֵי יְהוּדָה וְעַל הַמִּקְדָּשׁ וְעַל יְרוּשָׁלַיִם. וְקוֹרֵעַ עַל מִקְדָּשׁ, וּמוֹסִיף עַל יְרוּשָׁלַיִם.
GUEMARA : La Guemara développe les lois mentionnées dans cette baraïta. D'où savons-nous qu'il faut déchirer son vêtement pour son père, sa mère et son maître qui lui a enseigné la Torah ? De ce qui est écrit au sujet du prophète Élie, lorsqu'il monta au Ciel dans la tempête : « Élisée le vit et il s'écria : Mon père, mon père, char d'Israël et ses cavaliers ! » (II Rois 2, 12). La Guemara interprète ce verset ainsi : « Mon père, mon père » — cela enseigne qu'il faut déchirer son vêtement pour la mort de son père ou de sa mère ; « char d'Israël et ses cavaliers » — cela vient inclure aussi son maître qui lui a enseigné la Torah.
אָבִיו וְאִמּוֹ וְרַבּוֹ שֶׁלִּימְּדוֹ תּוֹרָה מְנָלַן — דִּכְתִיב: ״וֶאֱלִישָׁע רֹאֶה וְהוּא מְצַעֵק אָבִי אָבִי רֶכֶב יִשְׂרָאֵל וּפָרָשָׁיו״. ״אָבִי אָבִי״ — זֶה אָבִיו וְאִמּוֹ, ״רֶכֶב יִשְׂרָאֵל וּפָרָשָׁיו״ — זֶה רַבּוֹ שֶׁלִּימְּדוֹ תּוֹרָה.
La Guemara demande : d'où peut-on déduire que ces mots [« char d'Israël et ses cavaliers »] désignent le maître ? La Guemara explique : ainsi que Rav Yossef a traduit [ce verset en araméen] : Mon maître, mon maître, qui valait davantage, par ses prières, pour la protection du peuple d'Israël, qu'une armée avec ses chars et ses cavaliers.
מַאי מַשְׁמַע? כְּדִמְתַרְגֵּם רַב יוֹסֵף: רַבִּי רַבִּי דְּטָב לְהוֹן לְיִשְׂרָאֵל בִּצְלוֹתֵיהּ מֵרְתִיכִּין וּפָרָשִׁין.
Et d'où savons-nous que ces déchirures ne se recousent jamais [proprement] ? De ce qui est écrit : « Et il saisit ses propres habits et les déchira en deux morceaux » (II Rois 2, 12). Du fait qu'il est dit « et il les déchira », ne sais-je pas déjà qu'il les déchira en deux ? Plutôt, lorsque le verset ajoute qu'ils furent déchirés « en deux morceaux », cela enseigne qu'ils doivent rester déchirés en deux pour toujours. Cette déchirure ne doit donc jamais être recousue proprement.
וְלֹא מִתְאַחִין מְנָלַן — דִּכְתִיב: ״וַיַּחֲזֵק בִּבְגָדָיו וַיִּקְרָעֵם לִשְׁנַיִם קְרָעִים״, מִמַּשְׁמַע שֶׁנֶּאֱמַר ״וַיִּקְרָעֵם״ אֵינִי יוֹדֵעַ שֶׁלִּשְׁנַיִם? אֶלָּא מְלַמֵּד שֶׁקְּרוּעִים וְעוֹמְדִים לִשְׁנַיִם לְעוֹלָם.
Réch Lakich dit à Rabbi Yohanan : mais Élie n'est-il pas encore vivant [puisqu'il est monté au Ciel sans mourir] ? Pourquoi donc Élisée a-t-il déchiré son vêtement pour lui ? Il lui répondit : puisqu'il est écrit « et il ne le vit plus » (II Rois 2, 12), Élie était considéré comme mort du point de vue d'Élisée, et c'est pourquoi Élisée déchira son vêtement pour lui.
אֲמַר לֵיהּ רֵישׁ לָקִישׁ לְרַבִּי יוֹחָנָן: אֵלִיָּהוּ חַי הוּא? אֲמַר לֵיהּ, כֵּיוָן דִּכְתִיב: ״וְלֹא רָאָהוּ עוֹד״, לְגַבֵּי דִידֵיהּ כְּמֵת דָּמֵי.
D'où savons-nous qu'il faut déchirer son vêtement pour la mort du Nassi, de l'Av beit din, et à l'annonce de mauvaises nouvelles ? De ce qui est écrit, lorsque David apprit la défaite d'Israël et la mort de Saül et de ses fils : « Alors David saisit ses habits et les déchira, ainsi que tous les hommes qui étaient avec lui. Ils se lamentèrent, pleurèrent et jeûnèrent jusqu'au soir, sur Saül, sur Jonathan son fils, sur le peuple de l'Éternel et sur la maison d'Israël, parce qu'ils étaient tombés par l'épée » (II Samuel 1, 11-12).
נָשִׂיא וְאַב בֵּית דִּין וּשְׁמוּעוֹת הָרָעוֹת מְנָלַן — דִּכְתִיב: ״וַיַּחֲזֵק דָּוִד בִּבְגָדָיו וַיִּקְרָעֵם וְגַם כׇּל הָאֲנָשִׁים אֲשֶׁר אִתּוֹ. וַיִּסְפְּדוּ וַיִּבְכּוּ וַיָּצוּמוּ עַד הָעָרֶב עַל שָׁאוּל וְעַל יְהוֹנָתָן בְּנוֹ וְעַל עַם ה׳ וְעַל בֵּית יִשְׂרָאֵל כִּי נָפְלוּ בֶּחָרֶב״.
La Guemara explique comment les lois précitées se déduisent du verset : « Saül » — c'est le Nassi, car Saül était roi d'Israël ; « Jonathan » — c'est l'Av beit din [le président du tribunal] ; « sur le peuple de l'Éternel et sur la maison d'Israël » — ce sont les mauvaises nouvelles.
״שָׁאוּל״ — זֶה נָשִׂיא, ״יְהוֹנָתָן״ — זֶה אַב בֵּית דִּין, ״עַל עַם ה׳ וְעַל בֵּית יִשְׂרָאֵל״ — אֵלּוּ שְׁמוּעוֹת הָרָעוֹת.
Rav bar Chabba dit à Rav Kahana : mais on pourrait dire que l'on n'est tenu de déchirer son vêtement que si toutes ces calamités surviennent ensemble [et que la kéria ne s'impose que devant une tragédie d'une telle ampleur] ! Il lui répondit : la répétition du mot « sur » — « sur Saül », « sur Jonathan », « sur le peuple de l'Éternel » — sépare le propos et enseigne que chaque malheur, pris isolément, suffit à justifier la déchirure.
אֲמַר לֵיהּ רַב בַּר שַׁבָּא לְרַב כָּהֲנָא: וְאֵימָא עַד דְּהָווּ כּוּלְּהוּ! אָמַר לֵיהּ: ״עַל״ ״עַל״ הִפְסִיק הָעִנְיָן.
La Guemara demande : mais déchire-t-on réellement son vêtement à l'annonce de mauvaises nouvelles ? N'a-t-on pas dit à Chmouel : le roi Chapour a tué douze mille Juifs à Mézigat Césarée — et Chmouel n'a pas déchiré son vêtement ! La Guemara répond : on n'a dit qu'il fallait déchirer son vêtement à l'annonce de mauvaises nouvelles que dans le cas où la calamité touche la majorité de la communauté d'Israël et ressemble à l'événement survenu lorsque Saül fut tué et que la nation entière subit la défaite.
וּמִי קָרְעִינַן אַשְּׁמוּעוֹת הָרָעוֹת? וְהָא אֲמַרוּ לֵיהּ לִשְׁמוּאֵל: קְטַל שַׁבּוּר מַלְכָּא תְּרֵיסַר אַלְפֵי יְהוּדָאֵי בִּמְזִיגַת קֵסָרִי, וְלָא קְרַע! לֹא אָמְרוּ אֶלָּא בְּרוֹב צִבּוּר וּכְמַעֲשֶׂה שֶׁהָיָה.
La Guemara demande de façon incidente : le roi Chapour a-t-il vraiment tué des Juifs ? Mais le roi Chapour n'a-t-il pas dit à Chmouel : une bénédiction m'est due, car je n'ai jamais tué de Juif [gratuitement] ! La Guemara répond : le roi Chapour n'a jamais provoqué la mise à mort de Juifs ; là [à Mézigat Césarée], au contraire, ils l'attirèrent sur eux-mêmes, comme l'a dit Rabbi Ami de façon imagée : à cause du bruit des cordes des harpes de Mézigat Césarée, les murailles de Laodicée furent percées [car les habitants de la ville festoyaient lorsqu'ils se révoltèrent contre le roi Chapour]. Parce qu'ils s'étaient révoltés contre lui et menaçaient son règne, il fut contraint de les tuer.
וּמִי קְטַל שַׁבּוּר מַלְכָּא יְהוּדָאֵי? וְהָא אֲמַר לֵיהּ שַׁבּוּר מַלְכָּא לִשְׁמוּאֵל: תֵּיתֵי לִי דְּלָא קְטַלִי יְהוּדִי מֵעוֹלָם! הָתָם אִינְהוּ גָּרְמִי לְנַפְשַׁיְיהוּ, דְּאָמַר רַבִּי אַמֵּי: לְקָל יְתֵירֵי דִּמְזִיגַת קֵסָרִי, פְּקַע שׁוּרָא דְלוּדְקִיָּא.
D'où savons-nous qu'il faut déchirer son vêtement lorsqu'on entend bénir [c'est-à-dire maudire] le Nom de D.ieu ? De ce qui est écrit au sujet des paroles blasphématoires prononcées par Rav-Chaké : « Alors Élyakim fils de Hilkiya, qui était préposé sur la maison [du roi], Chebna le scribe, et Yoah fils d'Assaf, l'archiviste, vinrent auprès d'Ézéchias, les habits déchirés » (II Rois 18, 37).
עַל בִּרְכַּת הַשֵּׁם מְנָלַן? דִּכְתִיב: ״וַיָּבֹא אֶלְיָקִים בֶּן חִלְקִיָּה אֲשֶׁר עַל הַבַּיִת וְשֶׁבְנָא הַסּוֹפֵר וְיוֹאָח בֶּן אָסָף הַמַּזְכִּיר אֶל חִזְקִיָּהוּ קְרוּעֵי בְגָדִים״.
Les Sages ont enseigné une baraïta à ce sujet : aussi bien celui qui entend lui-même [le blasphème] que celui qui l'entend de la bouche de celui qui l'a entendu sont tenus de déchirer leur vêtement. Mais les témoins [qui déposent contre le blasphémateur] ne sont pas tenus de déchirer leur vêtement [au moment de leur déposition], car ils l'ont déjà déchiré lorsqu'ils ont entendu [le blasphème] la première fois.
תָּנוּ רַבָּנַן: אֶחָד הַשּׁוֹמֵעַ וְאֶחָד הַשּׁוֹמֵעַ מִפִּי הַשּׁוֹמֵעַ — חַיָּיב לִקְרוֹעַ. וְהָעֵדִים אֵינָן חַיָּיבִין לִקְרוֹעַ, שֶׁכְּבָר קָרְעוּ בְּשָׁעָה שֶׁשָּׁמְעוּ.