Guémara
Ici [dans la michna, qui autorise l'écriture en toute langue], il s'agit de rouleaux écrits dans une autre langue [que l'hébreu], mais en notre graphie [c'est-à-dire en caractères hébraïques « ashourits »]. Là [dans la baraïta, qui exige l'ashourits], il s'agit de rouleaux écrits dans une autre langue en leur propre graphie [les caractères d'un autre alphabet].
כָּאן בְּגּוֹפָן שֶׁלָּנוּ, כָּאן בְּגּוֹפָן שֶׁלָּהֶן.
Abaye dit à Rava : Comment as-tu interprété cette [baraïta] ? [Tu as dit qu'elle traite] de rouleaux écrits dans un autre alphabet. Si c'est ainsi, pourquoi la baraïta enseigne-t-elle spécifiquement [le cas d'] un verset biblique [hébreu] que l'on a écrit [en traduction] en araméen, ou d'un verset [araméen du] targoum que l'on a écrit en hébreu [biblique] ? Car même un verset biblique écrit en hébreu biblique, et un verset de targoum écrit en targoum [c'est-à-dire sans aucun changement], n'ont pas non plus [dans ton hypothèse] le statut d'écrits sacrés — puisque la baraïta enseigne à la fin : un rouleau de Torah ne rend les mains impures [signe de sainteté] que s'il est écrit en ashourits, sur un rouleau [de parchemin], et à l'encre.
אֲמַר לֵיהּ אַבָּיֵי: בְּמַאי אוֹקֵימְתָּא לְהַהִיא? בְּגּוֹפָן שֶׁלָּהֶן, מַאי אִירְיָא מִקְרָא שֶׁכְּתָבוֹ תַּרְגּוּם וְתַרְגּוּם שֶׁכְּתָבוֹ מִקְרָא? אֲפִילּוּ מִקְרָא שֶׁכְּתָבוֹ מִקְרָא וְתַרְגּוּם שֶׁכְּתָבוֹ תַּרְגּוּם נָמֵי. דְּהָא קָתָנֵי: עַד שֶׁיִּכְתְּבֶנּוּ אַשּׁוּרִית עַל הַסֵּפֶר בִּדְיוֹ!
Au contraire, l'affaire doit s'expliquer différemment [et ce n'est pas difficile à concilier] : cette [règle de la michna] est selon les Rabbins [qui autorisent l'écriture d'un rouleau de Torah en n'importe quelle langue], et cette [règle de la baraïta] est selon Rabban Chim'on ben Gamliel [qui n'autorise que le grec en plus de l'hébreu].
אֶלָּא, לָא קַשְׁיָא: הָא רַבָּנַן, הָא רַבָּן שִׁמְעוֹן בֶּן גַּמְלִיאֵל.
La Guemara demande : Si [la baraïta est] selon Rabban Chim'on ben Gamliel, il y a aussi le grec [dans lequel la Torah peut être écrite selon lui] — pourquoi la baraïta n'en parle-t-elle pas ? Au contraire, [disons que] ce n'est pas difficile : ici [la michna] traite des rouleaux [de Torah et livres de la Bible], qui peuvent être écrits en toute langue ; là [la baraïta] traite des téfilines et des mézouzot, qui ne peuvent être écrits qu'en hébreu avec le script hébreu.
אִי רַבָּן שִׁמְעוֹן בֶּן גַּמְלִיאֵל הָא אִיכָּא יְוָנִית! אֶלָּא, לָא קַשְׁיָא: כָּאן בִּסְפָרִים, כָּאן בִּתְפִלִּין וּמְזוּזוֹת.
Quelle est la raison [de l'obligation de l'hébreu] pour les téfilines et les mézouzot ? Parce qu'il est écrit à leur sujet : « Et ces paroles seront » (Devarim 6, 6) — [la formulation] indique qu'elles doivent demeurer [dans leur état d'origine], telles qu'elles sont. [Mais alors une autre difficulté surgit :] qu'est-ce qu'un verset de targoum araméen que l'on aurait écrit en hébreu biblique [pourrait signifier dans ce contexte] ? [Certes,] dans la Torah il y a [un verset araméen :] « Yégar Sahadouta » (Beréchit 31, 47) ; mais ici, dans les téfilines et les mézouzot, quels versets de targoum y a-t-il [que l'on pourrait mélanger avec l'hébreu] ?
תְּפִלִּין וּמְזוּזוֹת מַאי טַעְמָא? מִשּׁוּם דִּכְתִיב בְּהוּ: ״וְהָיוּ״ — בַּהֲוָיָיתָן יְהוּ, מַאי תַּרְגּוּם שֶׁכְּתָבוֹ מִקְרָא אִיכָּא? בִּשְׁלָמָא תּוֹרָה — אִיכָּא ״יְגַר שָׂהֲדוּתָא״, אֶלָּא הָכָא מַאי תַּרְגּוּם אִיכָּא?
Au contraire, [disons que] ce n'est pas difficile : ici [la baraïta] traite de la Meguila [le rouleau d'Esther], qui doit être écrite en hébreu ; là [la michna] traite des rouleaux [de Torah], qui peuvent être écrits en toute langue. Et [quelle est] la raison [pour que la Meguila soit en hébreu] ? Parce qu'il est écrit à son sujet : « Selon leur écrit et selon leur langue » (Esther 8, 9) [signifiant qu'elle doit rester dans sa formulation d'origine]. La Guemara demande : Mais si la baraïta traite de la Meguila, quel verset de targoum araméen écrit en hébreu biblique y a-t-il ? [La Meguila entière est rédigée en hébreu !]
אֶלָּא, לָא קַשְׁיָא: כָּאן בִּמְגִילָּה, כָּאן בִּסְפָרִים. מְגִילָּה מַאי טַעְמָא, דִּכְתִיב בַּהּ: ״כִּכְתָבָם וְכִלְשׁוֹנָם״. מַאי תַּרְגּוּם שֶׁכְּתָבוֹ מִקְרָא אִיכָּא?
Rav Pappa dit [en réponse] : il est écrit [dans la Meguila] : « Et quand le décret [pitgam] du roi aura été proclamé » (Esther 1, 20) — et « pitgam » est essentiellement un mot araméen. Rav Na'hman bar Yits'hak dit : il est écrit : « Et toutes les femmes honoreront [yékar] leurs maris » (Esther 1, 20) — et « yékar » est le mot araméen pour l'honneur.
אָמַר רַב פָּפָּא: ״וְנִשְׁמַע פִּתְגָם הַמֶּלֶךְ״. רַב נַחְמָן בַּר יִצְחָק אָמַר: ״וְכׇל הַנָּשִׁים יִתְּנוּ יְקָר לְבַעְלֵיהֶן״.
Rav Achi proposa une explication différente et dit : Lorsque cette baraïta est enseignée, elle est enseignée au sujet des autres livres de la Bible [qui ne sont ni la Torah ni la Meguila]. Et [la baraïta suit] l'opinion de Rabbi Yéhouda, comme il est enseigné dans une baraïta : Les téfilines et les mézouzot ne sont écrites qu'en ashourits ; et nos maîtres ont permis [de les écrire] aussi en grec.
רַב אָשֵׁי אָמַר: כִּי תַּנְיָא הָהִיא בִּשְׁאָר סְפָרִים, וְרַבִּי יְהוּדָה הִיא. דְּתַנְיָא: תְּפִלִּין וּמְזוּזוֹת אֵין נִכְתָּבִין אֶלָּא אַשּׁוּרִית, וְרַבּוֹתֵינוּ הִתִּירוּ יְוָנִית.
La Guemara demande : Mais n'est-il pas écrit [à propos des téfilines et mézouzot] : « Et elles seront » (Devarim 6, 6), [indiquant] que leur langue ne peut être changée ? Au contraire, reformulons ainsi : les rouleaux [de Torah] sont écrits en n'importe quelle langue, et nos maîtres ont permis [de les écrire aussi] en grec. [Mais la Guemara insiste :] Nos maîtres ont permis ? Cela sous-entend que le premier Tanna [dans la baraïta] l'interdit ! [Or il autorise explicitement n'importe quelle langue.]
וְהָכְתִיב ״וְהָיוּ״! אֶלָּא אֵימָא: סְפָרִים נִכְתָּבִים בְּכׇל לָשׁוֹן, וְרַבּוֹתֵינוּ הִתִּירוּ יְוָנִית. הִתִּירוּ?! מִכְּלָל דְּתַנָּא קַמָּא אָסַר!
Au contraire, reformulons ainsi : [la baraïta enseigne que] nos maîtres n'ont permis [aux rouleaux] d'être écrits qu'en grec [et pas en d'autres langues étrangères]. Et il est enseigné dans une autre baraïta que Rabbi Yéhouda a dit : Même lorsque nos maîtres ont autorisé le grec, ils ne l'ont permis que pour un rouleau de Torah [et non pour les autres livres de la Bible, qui ne doivent être écrits qu'en hébreu].
אֶלָּא אֵימָא: רַבּוֹתֵינוּ לֹא הִתִּירוּ שֶׁיִּכָּתְבוּ אֶלָּא יְוָנִית. וְתַנְיָא אָמַר רַבִּי יְהוּדָה: אַף כְּשֶׁהִתִּירוּ רַבּוֹתֵינוּ יְוָנִית — לֹא הִתִּירוּ אֶלָּא בְּסֵפֶר תּוֹרָה,
Et [cette permission pour le grec] est due à l'incident du roi Ptolémée, comme il est enseigné dans une baraïta : Il y eut un incident impliquant le roi Ptolémée d'Égypte, qui rassembla soixante-douze anciens [parmi les Sages d'Israël] et les plaça dans soixante-douze chambres séparées, sans leur révéler le motif pour lequel il les avait réunis, afin qu'ils ne coordonnent pas leurs réponses. Il entra et s'approcha de chacun d'eux, et dit à chacun : Écris-moi une traduction de la Torah de Moché votre maître. Le Saint-Béni-Soit-Il plaça la sagesse dans le cœur de chacun d'eux, et ils s'accordèrent tous à une compréhension commune [non seulement en traduisant correctement, mais en introduisant les mêmes modifications dans le texte traduit].
וּמִשּׁוּם מַעֲשֶׂה דְּתַלְמַי הַמֶּלֶךְ. דְּתַנְיָא: מַעֲשֶׂה בְּתַלְמַי הַמֶּלֶךְ שֶׁכִּינֵּס שִׁבְעִים וּשְׁנַיִם זְקֵנִים וְהִכְנִיסָן בְּשִׁבְעִים וּשְׁנַיִם בָּתִּים וְלֹא גִּילָּה לָהֶם עַל מָה כִּינְסָן. וְנִכְנַס אֵצֶל כׇּל אֶחָד וְאֶחָד, וְאָמַר לָהֶם: כִּתְבוּ לִי תּוֹרַת מֹשֶׁה רַבְּכֶם. נָתַן הַקָּדוֹשׁ בָּרוּךְ הוּא בְּלֵב כׇּל אֶחָד וְאֶחָד עֵצָה וְהִסְכִּימוּ כּוּלָּן לְדַעַת אַחַת.
Et ils écrivirent pour lui : « Dieu créa au commencement [béréchit] » [inversant l'ordre des mots du premier verset de la Torah, qui aurait pu être mal interprété comme : “Au commencement créa Dieu” — donnant l'impression que “Béréchit” est un nom propre et qu'il y a deux puissances dans le monde]. Et ils écrivirent : « Je ferai l'homme à [mon] image et à [ma] ressemblance » [au singulier, au lieu de : “Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance” (Beréchit 1, 26) — pour éviter qu'on conclue qu'il y a plusieurs puissances et que Dieu a une forme humaine].
וְכָתְבוּ לוֹ: ״אֱלֹהִים בָּרָא בְּרֵאשִׁית״. ״אֶעֱשֶׂה אָדָם בְּצֶלֶם וּבִדְמוּת״.