Guémara
[La baraïta a dit : Si l'on lit la Meguila par à-coups, il s'est acquitté de son obligation.] Mais s'il la lit en désordre [seirusin — en inversant des mots ou des versets de la Meguila], il ne s'est pas acquitté de son obligation. Rabbi Mouna dit au nom de Rabbi Yehouda : Même lorsqu'on la lit par à-coups [seirugin], si l'on s'est interrompu assez longtemps pour pouvoir lire la totalité de la Meguila pendant cet intervalle, on doit recommencer depuis le début. Rav Yossef dit : La halakha est conforme à l'opinion de Rabbi Mouna, qui a formulé son opinion au nom de Rabbi Yehouda.
סֵירוּסִין — לֹא יָצָא. רַבִּי מוּנָא אוֹמֵר מִשּׁוּם רַבִּי יְהוּדָה: אַף בְּסֵירוּגִין, אִם שָׁהָה כְּדֵי לִגְמוֹר אֶת כּוּלָּהּ — חוֹזֵר לָרֹאשׁ. אָמַר רַב יוֹסֵף: הֲלָכָה כְּרַבִּי מוּנָא שֶׁאָמַר מִשּׁוּם רַבִּי יְהוּדָה.
Abayé dit à Rav Yossef : Quand Rabbi Mouna dit « assez longtemps pour pouvoir lire la totalité de la Meguila », voulait-il dire depuis l'endroit où l'on en est jusqu'à la fin [de la Meguila] ? Ou peut-être voulait-il dire assez longtemps pour lire toute la Meguila du début jusqu'à la fin ? Rav Yossef lui répondit : Rabbi Mouna voulait dire du début jusqu'à la fin, car si l'on interprétait ainsi [que c'est depuis l'endroit où l'on a fait la pause jusqu'à la fin], tu soumettrais ta décision à des circonstances variables dans chaque cas. Il n'y aurait pas de principe fixe pour déterminer la longueur d'une pause permise ; dans chaque cas, selon l'endroit où l'on s'est arrêté, il faudrait un temps différent pour finir la Meguila. Or les Sages n'ont pas institué des mesures non standardisées.
אֲמַר לֵיהּ אַבָּיֵי לְרַב יוֹסֵף: כְּדֵי לִגְמוֹר אֶת כּוּלָּהּ — מֵהֵיכָא דְּקָאֵי לְסֵיפָא, אוֹ דִלְמָא: מֵרֵישָׁא לְסֵיפָא? אֲמַר לֵיהּ: מֵרֵישָׁא לְסֵיפָא, דְּאִם כֵּן, נָתַתָּ דְּבָרֶיךָ לְשִׁיעוּרִין.
Rabbi Abba dit au nom de Rabbi Yirmeya bar Abba au nom de Rav : La halakha est conforme à l'opinion de Rabbi Mouna. Mais Chmouel dit : La halakha n'est pas conforme à l'opinion de Rabbi Mouna. La Guemara précise : C'est ainsi qu'on transmettait les opinions à Soura [académie babylonienne]. Mais à Poumbedita [autre académie babylonienne], on transmettait ainsi : Rav Kahana dit au nom de Rav : La halakha est conforme à l'opinion de Rabbi Mouna. Mais Chmouel dit : La halakha n'est pas conforme à l'opinion de Rabbi Mouna. Rav Beivai transmettait l'inverse : Rav dit : La halakha n'est pas conforme à l'opinion de Rabbi Mouna ; et Chmouel dit : La halakha est conforme à l'opinion de Rabbi Mouna.
אָמַר רַבִּי אַבָּא אָמַר רַבִּי יִרְמְיָה בַּר אַבָּא אָמַר רַב: הֲלָכָה כְּרַבִּי מוּנָא. וּשְׁמוּאֵל אָמַר: אֵין הֲלָכָה כְּרַבִּי מוּנָא. בְּסוּרָא מַתְנוּ הָכִי. בְּפוּמְבְּדִיתָא מַתְנוּ הָכִי: אָמַר רַב כָּהֲנָא אָמַר רַב: הֲלָכָה כְּרַבִּי מוּנָא. וּשְׁמוּאֵל אָמַר: אֵין הֲלָכָה כְּרַבִּי מוּנָא. רַב בִּיבִי מַתְנִי אִיפְּכָא, רַב אָמַר: אֵין הֲלָכָה כְּרַבִּי מוּנָא, וּשְׁמוּאֵל אָמַר: הֲלָכָה כְּרַבִּי מוּנָא.
Rav Yossef dit : Retiens la version de Rav Beivai [selon laquelle c'est Chmouel qui suit Rabbi Mouna], car c'est bien Chmouel qui tient compte même d'une opinion dissidente isolée [lorsqu'elle est plus stricte que l'opinion majoritaire]. La preuve : comme nous l'avons appris dans une Michna (Yevamot 41a) au sujet d'une chabarat yavam [une femme qui attend que son beau-frère accomplisse le lévirat ou la 'halitsa] — dans un cas où l'un des frères du défunt a fiancé la sœur de la yévama [femme attendant le lévirat], on dit en son nom de Rabbi Yehouda ben Beteira : « Dis à cet homme : Attends que ton frère aîné [le frère le plus âgé] agisse. » Les Sages, eux, sont en désaccord avec Rabbi Yehouda ben Beteira et maintiennent que seul le frère aîné est considéré comme lié à la yévama [et non les autres frères], de sorte que la sœur n'a aucune connexion avec lui. C'est une opinion minoritaire face à la majorité.
אָמַר רַב יוֹסֵף: נְקוֹט דְּרַב בִּיבִי בִּידָךְ, דִּשְׁמוּאֵל הוּא דְּחָיֵישׁ לִיחִידָאָה. דִּתְנַן: שׁוֹמֶרֶת יָבָם שֶׁקִּידֵּשׁ אָחִיו אֶת אֲחוֹתָהּ, מִשּׁוּם רַבִּי יְהוּדָה בֶּן בְּתִירָה אָמְרוּ, אוֹמְרִים לוֹ: הַמְתֵּן עַד שֶׁיַּעֲשֶׂה אָחִיךָ הַגָּדוֹל מַעֲשֶׂה.
Et Chmouel a dit : La halakha est conforme à l'opinion de Rabbi Yehouda ben Beteira. Cela démontre que Chmouel prend en considération l'opinion d'un seul Sage contre la majorité lorsque cette opinion minoritaire est plus stricte que l'opinion majoritaire.
אָמַר שְׁמוּאֵל: הֲלָכָה כְּרַבִּי יְהוּדָה בֶּן בְּתִירָה.
§ Les Sages ont enseigné dans une baraïta : Si le scribe qui a écrit la Meguila a omis des lettres ou même des versets entiers lorsqu'il l'a rédigée, et que le lecteur a lu ces parties manquantes comme le ferait un traducteur [c'est-à-dire de mémoire, à voix haute], il s'est acquitté de son obligation. Les parties manquantes dans une Meguila, et le fait de lire des mots ou des versets de mémoire [pour combler les lacunes], n'invalident pas la lecture.
תָּנוּ רַבָּנַן: הִשְׁמִיט בָּהּ סוֹפֵר אוֹתִיּוֹת אוֹ פְּסוּקִין וּקְרָאָן הַקּוֹרֵא כִּמְתוּרְגְּמָן הַמְתַרְגֵּם — יָצָא.
La Guemara soulève une objection à partir d'une autre baraïta : Si une Meguila contient des lettres effacées ou déchirées, la distinction suivante s'applique : si leur empreinte [rictus] est encore visible, la Meguila est apte ; sinon, elle est inapte. Cette baraïta indique que même l'omission de quelques lettres invalide la Meguila. La Guemara résout la contradiction entre les deux baraïtot : Cela ne pose pas de difficulté. Cette deuxième baraïta, qui dit qu'une Meguila avec des lettres effacées ou déchirées est inapte, traite d'un cas où c'est ainsi dans toute la Meguila ; tandis que la première baraïta, qui dit qu'une Meguila reste apte même si des versets entiers manquent, traite d'un cas où les lacunes ne se trouvent que dans une partie de la Meguila.
מֵיתִיבִי: הָיוּ בָּהּ אוֹתִיּוֹת מְטוּשְׁטָשׁוֹת אוֹ מְקוֹרָעוֹת, אִם רִשּׁוּמָן נִיכָּר — כְּשֵׁרָה, וְאִם לָאו — פְּסוּלָה! לָא קַשְׁיָא: הָא בְּכוּלַּהּ, הָא בְּמִקְצָתַהּ.
Les Sages ont enseigné dans une baraïta : Si le lecteur de la Meguila a omis un verset, il ne doit pas se dire : « Je vais lire toute la Meguila jusqu'au bout, et ensuite je reviendrai lire ce verset que j'ai omis. » Plutôt, il doit revenir à ce verset qu'il a omis et continuer à lire de là jusqu'à la fin de la Meguila. De même, si quelqu'un entre dans une synagogue et constate que la communauté a déjà lu la moitié de la Meguila, il ne doit pas se dire : « Je vais lire la seconde moitié de la Meguila avec la communauté, et ensuite je reviendrai lire la première moitié. » Plutôt, il doit revenir et la lire dans son ordre correct du début jusqu'à la fin.
תָּנוּ רַבָּנַן: הִשְׁמִיט בָּהּ הַקּוֹרֵא פָּסוּק אֶחָד, לֹא יֹאמַר: אֶקְרָא אֶת כּוּלָּהּ וְאַחַר כָּךְ אֶקְרָא אוֹתוֹ פָּסוּק, אֶלָּא קוֹרֵא מֵאוֹתוֹ פָּסוּק וְאֵילָךְ. נִכְנַס לְבֵית הַכְּנֶסֶת וּמָצָא צִבּוּר שֶׁקָּרְאוּ חֶצְיָהּ, לֹא יֹאמַר: אֶקְרָא חֶצְיָהּ עִם הַצִּבּוּר וְאַחַר כָּךְ אֶקְרָא חֶצְיָהּ, אֶלָּא קוֹרֵא אוֹתָהּ מִתְּחִילָּתָהּ וְעַד סוֹפָהּ.
§ [La Michna avait enseigné que] s'il lisait la Meguila alors qu'il somnolait [mitnamnem], il s'est acquitté de son obligation. La Guemara demande : Dans quelles circonstances se présente le cas de « somnoler » ? Rav Achi dit : Il s'agit d'une situation dans laquelle on est endormi mais pas vraiment endormi, éveillé mais pas vraiment éveillé [état entre veille et sommeil]. Si quelqu'un l'appelle, il répond. Et il est dans un état mental dans lequel il ne sait pas formuler une réponse qui requiert un raisonnement logique, mais quand on lui rappelle quelque chose qui s'est passé, il s'en souvient.
מִתְנַמְנֵם יָצָא וְכוּ׳. הֵיכִי דָּמֵי מִתְנַמְנֵם? אָמַר רַב אָשֵׁי: נִים וְלָא נִים, תִּיר וְלָא תִּיר, דְּקָרוּ לֵיהּ וְעָנֵי וְלָא יָדַע לְאַהְדּוֹרֵי סְבָרָא, וְכִי מַדְכְּרוּ לֵיהּ מִידְּכַר.
§ [La Michna avait enseigné que] s'il était en train d'écrire la Meguila, de l'expliquer ou de la corriger, et qu'il avait l'intention de s'acquitter de son obligation par cette lecture, il s'en est acquitté. La Guemara demande : Dans quelles circonstances ce cas se présente-t-il ? Si l'on dit qu'il récitait chaque verset de la Meguila [à voix haute avant de l'écrire], comment le fait d'en avoir eu l'intention peut-il aider [à valider l'obligation] ? C'est comme lire de mémoire [ce qui est invalide] ! Plutôt, cela doit être un cas où il a d'abord écrit chaque verset dans la Meguila et l'a ensuite lu [depuis le texte écrit].
הָיָה כּוֹתְבָהּ דּוֹרְשָׁהּ וּמַגִּיהָהּ אִם כִּוֵּון לִבּוֹ יָצָא וְכוּ׳. הֵיכִי דָמֵי? אִי דְּקָא מְסַדַּר פְּסוּקָא פְּסוּקָא וְכָתֵב לַהּ, כִּי כִּוֵּון לִבּוֹ מַאי הָוֵי? עַל פֶּה הוּא! אֶלָּא דְּכָתֵב פְּסוּקָא פְּסוּקָא וְקָרֵי לֵיהּ,
La Guemara demande : Mais peut-on vraiment s'acquitter ainsi de son obligation [en lisant dans une Meguila encore incomplète, dont il n'a écrit que les premiers versets] ? N'a-t-on pas dit que Rabbi 'Helbo dit au nom de Rav 'Hama bar Gourya au nom de Rav : La halakha est conforme à la position de celui qui dit que la Meguila doit être lue dans sa totalité pour s'acquitter de son obligation. Et de plus, même selon celui qui dit que l'on n'a pas besoin de lire toute la Meguila, mais seulement à partir de « Il était un certain Juif » [Esther 2, 5] et de là jusqu'à la fin, la Meguila elle-même doit néanmoins être écrite dans sa totalité ! Comment peut-on alors suggérer que celui qui lit chaque verset au fur et à mesure qu'il l'écrit peut s'acquitter de son obligation en lisant depuis une Meguila qui n'est pas encore entièrement écrite ?
וּמִי יָצָא? וְהָאָמַר רַבִּי חֶלְבּוֹ אָמַר רַב חָמָא בַּר גּוּרְיָא אָמַר רַב: הֲלָכָה כְּדִבְרֵי הָאוֹמֵר כּוּלָּהּ. וַאֲפִילּוּ לְמַאן דְּאָמַר ״מֵאִישׁ יְהוּדִי״ — צְרִיכָה שֶׁתְּהֵא כְּתוּבָה כּוּלָּהּ!
La Guemara répond : Plutôt, il s'agit d'un cas où une Meguila complète est posée devant lui et il en copie [le texte], et il lisait depuis cette Meguila complète verset par verset, en transcrivant ensuite chaque verset dans sa nouvelle copie. La Guemara propose : Disons que cela soutient l'opinion de Rabba bar bar 'Hana, car Rabba bar bar 'Hana dit au nom de Rabbi Yo'hanan : Il est interdit d'écrire même une seule lettre de la Bible [d'un texte sacré] sans copier depuis un texte écrit. La Guemara rejette cette preuve : Peut-être le cas de la Michna est simplement celui où il se trouva par hasard qu'il était en train de copier depuis une Meguila existante, mais cela n'est pas une exigence.
אֶלָּא: דְּמַנְּחָה מְגִילָּה קַמֵּיהּ וְקָרֵי (לַהּ) מִינַּהּ פְּסוּקָא פְּסוּקָא וְכָתַב לָהּ. לֵימָא מְסַיַּיע לֵיהּ לְרַבָּה בַּר בַּר חָנָה, דְּאָמַר רַבָּה בַּר בַּר חָנָה אָמַר רַבִּי יוֹחָנָן: אָסוּר לִכְתּוֹב אוֹת אַחַת שֶׁלֹּא מִן הַכְּתָב. דִּלְמָא דְּאִתְרְמִי לֵיהּ אִתְרְמוֹיֵי.