Guémara
« Et ces paroles … seront » (Deutéronome 6, 6) — elles doivent « être » [vehayu] telles qu'elles sont, c'est-à-dire en langue hébraïque [c'est le raisonnement de Rabbi Yehouda HaNassi pour exiger le Chema en hébreu]. La Guemara demande : Et quant aux Sages [qui autorisent le Chema dans toute langue], quel est leur raisonnement ? Le verset dit : « Chema [Écoute], Israël » (Deutéronome 6, 4), ce qui peut aussi être traduit par « Comprends, Israël », indiquant que tu peux réciter ces paroles dans toute langue que tu comprends, c'est-à-dire que tu entends et saisit.
״וְהָיוּ״, בַּהֲוָיָתָן יְהוּ. וְרַבָּנַן, מַאי טַעְמָא? אָמַר קְרָא: ״שְׁמַע״, בְּכׇל לָשׁוֹן שֶׁאַתָּה שׁוֹמֵעַ.
La Guemara demande : Et Rabbi [Yehouda HaNassi] également, n'est-il pas écrit [dans ce même verset] « chema » ? Que déduit-il de ce mot, s'il ne l'interprète pas comme autorisant toute langue ? La Guemara répond : Ce mot lui est nécessaire pour enseigner autre chose : Fais entendre à tes oreilles ce que ta bouche exprime — c'est-à-dire que le Chema doit être récité à voix haute [audible], pas seulement pensé en son cœur. La Guemara demande : Et comment les Sages [qui utilisent « chema » pour autoriser toute langue] savent-ils cette règle [de l'audibilité] ? La Guemara répond : Ils se rangent à l'avis de celui qui a dit que celui qui récite le Chema sans le faire entendre à ses oreilles s'est néanmoins acquitté de son obligation.
וְרַבִּי נָמֵי, הָא כְּתִיב: ״שְׁמַע״? הַהוּא מִיבְּעֵי לֵיהּ: הַשְׁמַע לְאָזְנֶיךָ מַה שֶּׁאַתָּה מוֹצִיא מִפִּיךָ. וְרַבָּנַן — סָבְרִי כְּמַאן דְּאָמַר הַקּוֹרֵא אֶת שְׁמַע וְלֹא הִשְׁמִיעַ לְאׇזְנוֹ יָצָא.
La Guemara demande : Et les Sages également, n'est-il pas écrit « vehayu » ? Que déduisent-ils de ce mot [s'ils ne l'utilisent pas pour exiger l'hébreu] ? La Guemara répond : Ce mot leur est nécessaire pour enseigner que l'on ne doit pas réciter les paroles du Chema à rebours — elles doivent « être » telles qu'elles sont, dans leur ordre correct. La Guemara demande : Et d'où Rabbi [Yehouda HaNassi] déduit-il que l'on ne doit pas réciter le Chema à rebours [puisqu'il utilise « vehayu » pour l'exigence de l'hébreu] ? La Guemara répond : Il le dérive de l'article défini « ha-devarim » (« les paroles ») au lieu du simple « devarim » (« paroles »), ce qui implique des paroles spécifiques devant être récitées dans leur ordre précis. La Guemara demande : Et que déduisent les Sages de « ha-devarim » ? Pour eux, la distinction entre le défini et l'indéfini n'a pas de portée [normative].
וְרַבָּנַן נָמֵי, הָכְתִיב ״וְהָיוּ״? הַהוּא מִיבְּעֵי לֵיהּ שֶׁלֹּא יִקְרָא לְמַפְרֵעַ. וְרַבִּי, שֶׁלֹּא יִקְרָא לְמַפְרֵעַ מְנָא לֵיהּ? מִ״דְּבָרִים״ ״הַדְּבָרִים״. וְרַבָּנַן — ״דְּבָרִים״ ״הַדְּבָרִים״ לָא מַשְׁמַע לְהוּ.
Doit-on dire que Rabbi [Yehouda HaNassi] considère que l'ensemble de la Torah peut être récitée dans n'importe quelle langue ? Car si tu avais à l'esprit de dire qu'elle doit être récitée uniquement en langue sacrée, l'hébreu, et non dans une autre langue, pourquoi aurais-je besoin que la Torah écrive « vehayu » [spécifiquement à propos du Chema] ? Pourquoi penserait-on que le Chema est différent du reste de la Torah ?
לֵימָא קָסָבַר רַבִּי כׇּל הַתּוֹרָה כּוּלָּהּ בְּכׇל לָשׁוֹן נֶאֶמְרָה, דְּאִי סָלְקָא דַּעְתָּךְ בִּלְשׁוֹן הַקּוֹדֶשׁ נֶאֶמְרָה — לְמָה לִי לְמִכְתַּב ״וְהָיוּ״!
La Guemara rejette cet argument : Il n'y a aucune preuve ici, car même si la Torah doit généralement être récitée en hébreu, il était néanmoins nécessaire de préciser la chose ici. Sans une telle précision, il t'aurait pu venir à l'esprit que « chema » signifie « comprends » [dans toute langue], comme le soutiennent les Sages, et que le Chema peut être récité en toute langue. C'est pourquoi le Miséricordieux écrit dans la Torah « vehayu » [et ces paroles seront], pour nous enseigner que le Chema ne peut être récité que dans l'hébreu original.
אִצְטְרִיךְ, סָלְקָא דַּעְתָּךְ ״שְׁמַע״ — כְּרַבָּנַן, כְּתַב רַחֲמָנָא ״וְהָיוּ״.
La Guemara propose : Doit-on dire alors que les Sages considèrent que l'ensemble de la Torah doit être récitée spécifiquement en langue sacrée, l'hébreu ? Car si tu avais à l'esprit de dire que l'ensemble de la Torah peut être récitée dans toute langue, pourquoi aurais-je besoin que la Torah écrive « chema » [spécifiquement à propos du Chema] ? Pourquoi penserait-on que le Chema est différent du reste de la Torah ?
לֵימָא קָסָבְרִי רַבָּנַן כׇּל הַתּוֹרָה בִּלְשׁוֹן הַקּוֹדֶשׁ נֶאֶמְרָה, דְּאִי סָלְקָא דַּעְתָּךְ בְּכׇל לָשׁוֹן נֶאֶמְרָה — לְמָה לִי לְמִכְתַּב ״שְׁמַע״!
La Guemara rejette cet argument : Même si la Torah peut généralement être récitée dans toute langue, il était néanmoins nécessaire de préciser la chose ici. Sans une telle précision, il t'aurait pu venir à l'esprit de dire que les mots « vehayu » [et ces paroles seront] enseignent que le Chema doit être récité uniquement en hébreu, comme l'affirme Rabbi Yehouda HaNassi. C'est pourquoi le Miséricordieux écrit le mot « chema » dans la Torah, pour nous enseigner que le Chema peut être récité dans n'importe quelle langue.
אִיצְטְרִיךְ, סָלְקָא דַּעְתָּךְ אָמֵינָא ״וְהָיוּ״ — כְּרַבִּי, כְּתַב רַחֲמָנָא ״שְׁמַע״.
§ La baraïta citée précédemment avait enseigné que la règle de ne pas réciter un texte à rebours s'applique également à la prière de la Amida [qui doit être récitée dans l'ordre]. La Guemara demande : D'où dérivons-nous cela ? Comme il est enseigné dans une baraïta : Chimon HaPaqouli [un Sage de l'époque de Yavné] arrangea les dix-huit bénédictions de la Amida devant Rabban Gamliel dans leur ordre fixe à Yavné [après la destruction du Temple], ce qui indique qu'il existe un ordre spécifique à ces bénédictions qui ne doit pas être modifié. Rabbi Yo'hanan dit — et certains disent que c'est dans une baraïta qu'il est enseigné — : Cent vingt anciens [les membres de la Grande Assemblée, anshei knesset hagedola], et parmi eux plusieurs prophètes, établirent les dix-huit bénédictions de la Amida dans leur ordre fixe, ce qui montre également que l'ordre de ces bénédictions ne peut être modifié.
תְּפִלָּה מְנָא לַן? דְּתַנְיָא: שִׁמְעוֹן הַפָּקוֹלִי הִסְדִּיר שְׁמוֹנֶה עֶשְׂרֵה בְּרָכוֹת לִפְנֵי רַבָּן גַּמְלִיאֵל עַל הַסֵּדֶר בְּיַבְנֶה. אָמַר רַבִּי יוֹחָנָן, וְאָמְרִי לַהּ בְּמַתְנִיתָא תָּנָא: מֵאָה וְעֶשְׂרִים זְקֵנִים, וּבָהֶם כַּמָּה נְבִיאִים, תִּיקְּנוּ שְׁמוֹנֶה עֶשְׂרֵה בְּרָכוֹת עַל הַסֵּדֶר.
Les Sages ont enseigné dans une baraïta : D'où dérive-t-on que l'on récite la bénédiction des Patriarches [avot, première bénédiction de la Amida] ? Comme il est dit : « Attribuez à l'Éternel, fils des puissants [bné elim] » (Psaumes 29, 1) — ce qui signifie que l'on doit mentionner devant l'Éternel les puissants de ce monde, c'est-à-dire les Patriarches [Avraham, Yits'hak et Yaakov]. D'où dérive-t-on que l'on récite ensuite la bénédiction des actes puissants [guevourot, deuxième bénédiction] ? Comme il est dit dans la suite de ce même verset : « Attribuez à l'Éternel gloire et puissance » (Psaumes 29, 1). D'où dérive-t-on que l'on récite ensuite la bénédiction de la sainteté [kedoucha, troisième bénédiction] ? Comme il est dit dans le verset suivant : « Donnez à l'Éternel la gloire due à Son nom ; prosternez-vous devant l'Éternel dans la splendeur de la sainteté » (Psaumes 29, 2).
תָּנוּ רַבָּנַן: מִנַּיִן שֶׁאוֹמְרִים אָבוֹת — שֶׁנֶּאֱמַר: ״הָבוּ לַה׳ בְּנֵי אֵלִים״. וּמִנַּיִן שֶׁאוֹמְרִים גְּבוּרוֹת — שֶׁנֶּאֱמַר: ״הָבוּ לַה׳ כָּבוֹד וָעוֹז״. וּמִנַּיִן שֶׁאוֹמְרִים קְדוּשּׁוֹת — שֶׁנֶּאֱמַר: ״הָבוּ לַה׳ כְּבוֹד שְׁמוֹ הִשְׁתַּחֲווּ לַה׳ בְּהַדְרַת קֹדֶשׁ״.
La Guemara continue : Et pourquoi virent-ils bon d'instituer la bénédiction du discernement [bina, quatrième bénédiction] après la bénédiction de la sainteté ? Comme il est dit : « Ils sanctifieront le Saint de Yaakov et révéreront le Dieu d'Israël » (Isaïe 29, 23), et adjacent à ce verset il est écrit : « Et ceux qui ont erré en esprit acquerront le discernement [bina] » (Isaïe 29, 24). Cela montre qu'il convient que le thème du discernement suive celui de la sainteté de Dieu. Et pourquoi virent-ils bon d'instituer la bénédiction de la repentance [techouva, cinquième bénédiction] après la bénédiction du discernement ? Comme il est écrit : « Ils comprendront de leur cœur, se repentiront et seront guéris » (Isaïe 6, 10-11), montrant que le thème de la repentance suit naturellement celui du discernement.
וּמָה רָאוּ לוֹמַר בִּינָה אַחַר קְדוּשָּׁה — שֶׁנֶּאֱמַר: ״וְהִקְדִּישׁוּ אֶת קְדוֹשׁ יַעֲקֹב וְאֶת אֱלֹהֵי יִשְׂרָאֵל יַעֲרִיצוּ״, וּסְמִיךְ לֵיהּ: ״וְיָדְעוּ תוֹעֵי רוּחַ בִּינָה״. וּמָה רָאוּ לוֹמַר תְּשׁוּבָה אַחַר בִּינָה — דִּכְתִיב: ״וּלְבָבוֹ יָבִין וָשָׁב וְרָפָא לוֹ״.
La Guemara demande : Si tel est le cas [que la séquence des bénédictions est fondée sur ce verset d'Isaïe 6], pourquoi ne dit-on pas la bénédiction de la guérison [refoua] immédiatement après la bénédiction de la repentance ? Pourquoi la bénédiction suivante dans la Amida est-elle celle du pardon [sli'ha] et non celle de la guérison ? La Guemara répond : Cela ne peut venir à l'esprit [car ce n'est pas le bon ordre], comme il est écrit : « Qu'il retourne vers l'Éternel, qui lui accordera Sa miséricorde ; et vers notre Dieu, car Il pardonne abondamment » (Isaïe 55, 7), ce qui montre que le thème de la repentance doit être suivi par celui du pardon.
אִי הָכִי — לֵימָא רְפוּאָה בָּתְרַהּ דִּתְשׁוּבָה? לָא סָלְקָא דַּעְתָּךְ, דִּכְתִיב: ״וְיָשׁוֹב אֶל ה׳ וִירַחֲמֵהוּ וְאֶל אֱלֹהֵינוּ כִּי יַרְבֶּה לִסְלוֹחַ״.
La Guemara pose une question : Mais que t'a-t-il paru justifié de te fonder sur ce verset [d'Isaïe 55] pour placer le pardon après la repentance ? Appuie-toi plutôt sur l'autre verset [d'Isaïe 6] ! La Guemara répond : Un autre verset où il est écrit : « Qui pardonne toutes tes iniquités, qui guérit toutes tes maladies, qui rachète ta vie de la fosse » (Psaumes 103, 3-4) prouve que le thème de la guérison doit suivre celui du pardon. La Guemara demande : Ce verset [d'Isaïe 6] vient-il dire que les bénédictions de la rédemption et de la guérison doivent être placées après la bénédiction du pardon ? Mais n'est-il pas écrit : « Il se repentira et sera guéri » (Isaïe 6, 10), ce qui suggère que la repentance doit être suivie de la guérison ? La Guemara répond : Ce verset ne parle pas de guérison littérale des maladies, mais de la guérison figurative du pardon — il soutient donc lui aussi l'ordre : pardon après repentance.
וּמַאי חָזֵית דְּסָמְכַתְּ אַהָא? סְמוֹךְ אַהָא! כְּתַב קְרָא אַחֲרִינָא: ״הַסּוֹלֵחַ לְכׇל עֲוֹנֵיכִי הָרוֹפֵא לְכׇל תַּחֲלוּאָיְכִי הַגּוֹאֵל מִשַּׁחַת חַיָּיְכִי״. לְמֵימְרָא דִּגְאוּלָּה וּרְפוּאָה בָּתַר סְלִיחָה הִיא, וְהָכְתִיב: ״וָשָׁב וְרָפָא לוֹ״! הָהוּא לָאו רְפוּאָה דְתַחְלוּאִים הִיא, אֶלָּא רְפוּאָה דִסְלִיחָה הִיא.