Guémara
Les agissements d'A'hochvéroch et de Haman peuvent se comprendre à l'aide d'une parabole : à quoi cela ressemble-t-il ? À deux individus, l'un ayant une butte [de terre en trop] au milieu de son champ, et l'autre ayant une fosse [à remplir] au milieu du sien — chacun souffrant à sa façon. Le propriétaire de la fosse, voyant la butte du voisin, se dit : Qui me donnera cette butte [de terre] en échange d'argent ! Et le propriétaire de la butte, voyant la fosse du voisin, se dit : Qui me donnera cette fosse en échange d'argent, pour pouvoir y déverser la terre en surplus de mon champ !
מָשָׁל דַּאֲחַשְׁוֵרוֹשׁ וְהָמָן לָמָּה הַדָּבָר דּוֹמֶה? לִשְׁנֵי בְּנֵי אָדָם, לְאֶחָד הָיָה לוֹ תֵּל בְּתוֹךְ שָׂדֵהוּ וּלְאֶחָד הָיָה לוֹ חָרִיץ בְּתוֹךְ שָׂדֵהוּ. בַּעַל חָרִיץ אָמַר: מִי יִתֵּן לִי תֵּל זֶה בְּדָמִים! בַּעַל הַתֵּל אָמַר: מִי יִתֵּן לִי חָרִיץ זֶה בְּדָמִים!
Un jour, le hasard voulut qu'ils se rencontrent. Le propriétaire de la fosse dit au propriétaire de la butte : Vends-moi ta butte ! Le propriétaire de la butte, qui était impatient de se débarrasser de la terre en surplus sur son terrain, lui dit : Prends-la gratuitement — si seulement tu l'avais fait plus tôt ! [De la même façon, A'hochvéroch voulait lui-même détruire les Juifs. Ravi que Haman partageât ses aspirations et fût prêt à s'en charger pour lui, il n'exigea aucune somme d'argent.]
לְיָמִים נִזְדַּוְּוגוּ זֶה אֵצֶל זֶה. אָמַר לוֹ בַּעַל חָרִיץ לְבַעַל הַתֵּל: מְכוֹר לִי תִּילְּךָ! אָמַר לוֹ: טוֹל אוֹתוֹ בְּחִנָּם, וְהַלְוַאי!
§ Le verset dit : « Et le roi ôta son anneau de sa main » (Esther 3, 10). Rabbi Abba bar Kahana dit : Le retrait de l'anneau d'A'hochvéroch [pour sceller le décret de Haman] fut plus efficace que les quarante-huit prophètes et les sept prophétesses qui prophétisèrent pour le peuple d'Israël — car tous ceux-là ne réussirent pas à ramener Israël dans le droit chemin, alors que le retrait de l'anneau y parvint [en suscitant un mouvement de repentance parmi le peuple].
״וַיָּסַר הַמֶּלֶךְ אֶת טַבַּעְתּוֹ״, אָמַר רַבִּי אַבָּא בַּר כָּהֲנָא: גְּדוֹלָה הֲסָרַת טַבַּעַת יוֹתֵר מֵאַרְבָּעִים וּשְׁמוֹנָה נְבִיאִים וְשֶׁבַע נְבִיאוֹת שֶׁנִּתְנַבְּאוּ לָהֶן לְיִשְׂרָאֵל, שֶׁכּוּלָּן לֹא הֶחֱזִירוּם לְמוּטָב, וְאִילּוּ הֲסָרַת טַבַּעַת הֶחְזִירָתַן לְמוּטָב.
Les Sages enseignèrent dans une baraïta : Quarante-huit prophètes et sept prophétesses prophétisèrent pour le peuple d'Israël, et ils ne retranchèrent rien ni n'ajoutèrent rien à ce qui est écrit dans la Torah [n'introduisant aucune modification ni adjonction aux mitsvot] — à l'exception de la lecture de la Méguila [miqra méguila], qu'ils établirent comme obligation pour toutes les générations futures.
תָּנוּ רַבָּנַן: אַרְבָּעִים וּשְׁמוֹנָה נְבִיאִים וְשֶׁבַע נְבִיאוֹת נִתְנַבְּאוּ לָהֶם לְיִשְׂרָאֵל, וְלֹא פִּחֲתוּ וְלֹא הוֹתִירוּ עַל מַה שֶּׁכָּתוּב בַּתּוֹרָה, חוּץ מִמִּקְרָא מְגִילָּה.
La Guemara demande : Quel raisonnement les conduisit à déterminer que c'était là une démarche appropriée ? Sur quelle base ajoutèrent-ils cette mitsva ? Rabbi 'Hiyya bar Avin dit au nom de Rabbi Yéhochoua ben Qor'ha : ils raisonnèrent ainsi — si pour commémorer la sortie d'Égypte, délivrance de l'esclavage vers la liberté, nous récitons des cantiques de louange [le Chant de la Mer et le Hallel], alors pour commémorer le miracle de Pourim — qui nous délivra de la mort vers la vie — n'est-il pas a fortiori [qal va'homer] évident que nous devons chanter la louange de Dieu en lisant l'histoire dans la Méguila ?
מַאי דְּרוּשׁ? אָמַר רַבִּי חִיָּיא בַּר אָבִין אָמַר רַבִּי יְהוֹשֻׁעַ בֶּן קׇרְחָה: וּמָה מֵעַבְדוּת לְחֵירוּת אָמְרִינַן שִׁירָה — מִמִּיתָה לְחַיִּים לֹא כׇּל שֶׁכֵּן.
La Guemara objecte : Si c'est ainsi, notre obligation devrait être au moins aussi grande que pour la sortie d'Égypte — récitions aussi le Hallel [les psaumes de louange] à Pourim ! La Guemara répond : On ne récite pas le Hallel pour un miracle survenu en dehors d'Eretz Yisraël. La Guemara contre-interroge : Mais alors, pour la sortie d'Égypte elle-même — qui fut un miracle survenu en dehors d'Eretz Yisraël — comment pouvons-nous réciter des cantiques de louange ?
אִי הָכִי, הַלֵּל נָמֵי נֵימָא! לְפִי שֶׁאֵין אוֹמְרִים הַלֵּל עַל נֵס שֶׁבַּחוּצָה לָאָרֶץ. יְצִיאַת מִצְרַיִם, דְּנֵס שֶׁבְּחוּצָה לָאָרֶץ, הֵיכִי אָמְרִינַן שִׁירָה?
La Guemara répond : Comme il est enseigné dans une baraïta — Avant que le peuple juif n'entre en Eretz Yisraël, toutes les terres étaient considérées aptes à servir de cadre à des cantiques de louange pour les miracles accomplis en leur sein, car toutes les terres étaient traitées sur un pied d'égalité. Mais depuis que le peuple juif est entré en Eretz Yisraël, cette terre a été investie d'une plus grande sainteté, et toutes les autres terres ne sont plus considérées aptes à servir de cadre à des cantiques de louange pour les miracles accomplis en leur sein.
כִּדְתַנְיָא: עַד שֶׁלֹּא נִכְנְסוּ יִשְׂרָאֵל לָאָרֶץ — הוּכְשְׁרוּ כׇּל אֲרָצוֹת לוֹמַר שִׁירָה. מִשֶּׁנִּכְנְסוּ יִשְׂרָאֵל לָאָרֶץ — לֹא הוּכְשְׁרוּ כׇּל הָאֲרָצוֹת לוֹמַר שִׁירָה.
Rav Na'hman dit une réponse alternative sur la raison pour laquelle on ne récite pas le Hallel à Pourim : La lecture de la Méguila elle-même constitue un acte de récitation du Hallel [et la Méguila remplace donc le Hallel en ce jour]. Rava dit une troisième raison : Certes, il est justifié de réciter le Hallel à l'occasion de la sortie d'Égypte, car après ce salut on pouvait réciter la phrase du Hallel : « Louez, serviteurs de l'Éternel » (Psaumes 113, 1) — après que leur servitude envers Pharaon prit fin, ils étaient véritablement « serviteurs de l'Éternel » et non serviteurs de Pharaon. Mais peut-on dire ici, après le salut limité de Pourim : « Louez, serviteurs de l'Éternel » ? Non — après le miracle de Pourim, nous étions toujours serviteurs d'A'hochvéroch [Israël demeurait en exil sous domination perse] ; le salut étant incomplet, il ne méritait pas l'obligation du Hallel.
רַב נַחְמָן אָמַר: קְרִיָּיתָהּ זוֹ הַלֵּילָהּ. רָבָא אָמַר, בִּשְׁלָמָא הָתָם: ״הַלְלוּ עַבְדֵי ה׳״ — וְלֹא עַבְדֵי פַרְעֹה, אֶלָּא הָכָא: ״הַלְלוּ עַבְדֵי ה׳״ — וְלֹא עַבְדֵי אֲחַשְׁוֵרוֹשׁ? אַכַּתִּי עַבְדֵי אֲחַשְׁוֵרוֹשׁ אֲנַן.
La Guemara soulève une difficulté : Aussi bien selon Rava que selon Rav Na'hman, il y a une objection — la baraïta précédemment citée enseigne : « Depuis que le peuple juif entra en Eretz Yisraël, cette terre fut investie d'une plus grande sainteté, et toutes les autres terres ne sont plus considérées aptes à la récitation du Hallel pour les miracles accomplis en leur sein ! » Il devrait donc y avoir une obligation de Hallel à Pourim [selon la logique de Rav Na'hman et Rava] puisque maintenant que le miracle de Pourim survint hors d'Eretz Yisraël, il n'y aurait normalement aucune obligation. La Guemara répond : on peut argumenter différemment — lorsque le peuple fut exilé d'Eretz Yisraël, les autres terres retrouvèrent leur aptitude initiale, et furent à nouveau considérées aptes à la récitation du Hallel pour les miracles accomplis en leur sein.
בֵּין לְרָבָא בֵּין לְרַב נַחְמָן קַשְׁיָא, וְהָא תַּנְיָא: מִשֶּׁנִּכְנְסוּ לָאָרֶץ — לֹא הוּכְשְׁרוּ כׇּל הָאֲרָצוֹת לוֹמַר שִׁירָה! כֵּיוָן שֶׁגָּלוּ, חָזְרוּ לְהֶכְשֵׁירָן הָרִאשׁוֹן.
La Guemara questionne : [Concernant la baraïta affirmant que seulement quarante-huit prophètes prophétisèrent pour Israël —] n'y en avait-il pas d'autres ? N'est-il pas écrit au sujet du père de Chemouel, Elqana : « Et il était un certain homme de Ramatayim-Tsofim [Ramathaïm-Tsophim] » (I Samuel 1, 1), ce qui est interprété ainsi : il était « un » [é'had] parmi les deux cents [mata'im] prophètes [tsofim] qui prophétisèrent pour le peuple juif. Si tel est le cas, pourquoi est-il dit qu'il n'y avait que quarante-huit prophètes ?
וְתוּ לֵיכָּא? וְהָכְתִיב: ״וַיְהִי אִישׁ אֶחָד מִן הָרָמָתַיִם צוֹפִים״, אֶחָד מִמָּאתַיִם צוֹפִים שֶׁנִּתְנַבְּאוּ לָהֶם לְיִשְׂרָאֵל.
La Guemara répond : En fait, il y en eut beaucoup plus — comme il est enseigné dans une baraïta : de nombreux prophètes se levèrent pour le peuple juif, en nombre double de ceux qui sortirent d'Égypte. Cependant, seule une partie des prophéties fut consignée — car seules les prophéties nécessaires pour les générations futures furent inscrites dans la Bible pour la postérité ; mais celles qui n'étaient pas nécessaires — parce qu'elles n'étaient pas pertinentes pour les générations ultérieures — ne furent pas inscrites. Ainsi, les cinquante-cinq prophètes recensés dans la Bible, bien que n'étant pas les seuls prophètes du peuple juif, étaient les seuls dont les messages avaient une portée éternelle.
מִיהְוֵה טוּבָא הֲווֹ, כִּדְתַנְיָא: הַרְבֵּה נְבִיאִים עָמְדוּ לָהֶם לְיִשְׂרָאֵל, כִּפְלַיִם כְּיוֹצְאֵי מִצְרַיִם. אֶלָּא נְבוּאָה שֶׁהוּצְרְכָה לְדוֹרוֹת — נִכְתְּבָה, וְשֶׁלֹּא הוּצְרְכָה — לֹא נִכְתְּבָה.
Rabbi Chemouel bar Na'hmani proposa une autre interprétation de l'expression « de Ramathaïm-Tsophim » : un homme qui vient de deux hauteurs [ramot] qui se font face [tsofot]. Rabbi 'Hanin dit une interprétation supplémentaire : un homme qui descend de gens qui se tenaient au faîte [roum] du monde. La Guemara demande : et qui sont ces gens ? Ce sont les fils de Qora'h [Coré], comme il est écrit : « Mais les fils de Qora'h ne moururent pas » (Nombres 26, 11), et à leur sujet il est enseigné au nom de notre maître [Rabbi Yéhouda HaNassi] : une place élevée leur fut aménagée dans la Géhenne [car les fils de Qora'h se repentirent en leur cœur et ne furent donc pas précipités très profondément lorsque la terre s'ouvrit pour engloutir Qora'h et ses partisans] ; et ils se tinrent sur cette place élevée et chantèrent des louanges au Seigneur. Eux seuls se tenaient au sommet du monde d'en-bas.
רַבִּי שְׁמוּאֵל בַּר נַחְמָנִי אָמַר: אָדָם הַבָּא מִשְׁתֵּי רָמוֹת שֶׁצּוֹפוֹת זוֹ אֶת זוֹ. רַבִּי חָנִין אָמַר: אָדָם הַבָּא מִבְּנֵי אָדָם שֶׁעוֹמְדִין בְּרוּמוֹ שֶׁל עוֹלָם. וּמַאן נִינְהוּ? בְּנֵי קֹרַח, דִּכְתִיב: ״וּבְנֵי קֹרַח לֹא מֵתוּ״, תָּנָא מִשּׁוּם רַבֵּינוּ: מָקוֹם נִתְבַּצֵּר לָהֶם בְּגֵיהִנָּם, וְעָמְדוּ עָלָיו.