Guémara
Ceci est également enseigné dans une baraïta [comme indication que les années comptées n'étaient que des années partielles] : et quand Belshazzar fut tué, il restait encore une année pour Babylone avant que le compte des soixante-dix ans ne soit complété. Ensuite Darius se leva et l'acheva. Bien que soixante-dix ans aient déjà été comptés selon le calcul de Belshazzar [depuis l'exil de Yéhoyaqim], comme les années n'étaient que partielles, il restait encore une année pour compléter ces soixante-dix ans.
תַּנְיָא נָמֵי הָכִי: וְעוֹד שָׁנָה אַחֶרֶת לְבָבֶל וְעָמַד דָּרְיָוֶשׁ וְהִשְׁלִימָהּ.
Rava dit : Daniel lui aussi s'est trompé dans ce calcul, comme il est écrit : « En la première année de son règne, moi Daniel, j'ai médité [binoti] dans les livres sur le nombre des années dont la parole de l'Éternel était venue au prophète Jérémie — qu'Il accomplirait soixante-dix ans pour les ruines de Jérusalem » (Daniel 9, 2). Du fait qu'il dit « j'ai médité » [terme impliquant une recomptabilisation et un recalcul], on peut inférer qu'il s'était préalablement trompé.
אָמַר רָבָא: אַף דָּנִיאֵל טְעָה בְּהַאי חוּשְׁבָּנָא, דִּכְתִיב: ״בִּשְׁנַת אַחַת לְמׇלְכוֹ אֲנִי דָּנִיֵּאל בִּינוֹתִי בַּסְּפָרִים״. מִדְּקָאָמַר ״בִּינוֹתִי״ — מִכְּלָל דִּטְעָה.
La Guémara commente : quoi qu'il en soit, les versets se contredisent mutuellement quant à la façon dont les soixante-dix ans doivent être calculés. Dans un verset il est écrit : « Après que soixante-dix ans seront accomplis pour Babylone [lévavel], Je Me souviendrai [efkod] de vous » (Jérémie 29, 10), ce qui indique que les soixante-dix ans se comptent depuis l'exil babylonien. Et dans un autre verset il est écrit : « qu'Il accomplirait soixante-dix ans pour les ruines de Jérusalem » (Daniel 9, 2), ce qui indique que les soixante-dix ans se calculent depuis la destruction de Jérusalem.
מִכׇּל מָקוֹם קָשׁוּ קְרָאֵי אַהֲדָדֵי, כְּתִיב: ״מְלֹאות לְבָבֶל״, וּכְתִיב: ״לְחׇרְבוֹת יְרוּשָׁלַםִ״!
Rava répond : les soixante-dix ans « accomplis pour Babylone » n'étaient que pour être « remembrés » [li-fekida], comme mentionné dans le verset, permettant aux Juifs de retourner en Éretz Israël mais non de bâtir le Temple. Et c'est comme il est écrit concernant la proclamation de Cyrus permettant le retour du peuple juif, lors de la soixante-dixième année de l'exil babylonien : « Ainsi parle Cyrus roi de Perse : L'Éternel, Dieu des cieux, m'a donné tous les royaumes de la terre ; et Il m'a chargé [pakad] de lui bâtir une maison à Jérusalem » (Ezra 1, 2). Le verset emploie la même racine pé-qof-dalet [pakad = charger / se souvenir], annonçant le retour à Jérusalem pour bâtir le Temple, mais non son achèvement effectif.
אָמַר רָבָא: לִפְקִידָה בְּעָלְמָא. וְהַיְינוּ דִּכְתִיב: ״כֹּה אָמַר כּוֹרֶשׁ מֶלֶךְ פָּרַס כֹּל מַמְלְכוֹת הָאָרֶץ נָתַן לִי ה׳ אֱלֹהֵי הַשָּׁמָיִם וְהוּא פָקַד עָלַי לִבְנוֹת לוֹ בַיִת בִּירוּשָׁלִַם״.
À propos de la mention de Cyrus, la Guémara rapporte que Rav Nah'man bar Rav H'isda interpréta homilétiquement le verset le concernant : que signifie ce qui est écrit — « Ainsi parle l'Éternel à Son oint [limchi'ho], à Cyrus, dont J'ai tenu la main droite » (Isaïe 45, 1), qui semble désigner Cyrus comme l'oint [le Messie] de Dieu ? Cyrus était-il donc l'oint de Dieu pour que le verset lui attribue ce titre ? L'interprétation est plutôt la suivante : Dieu parle au Messie [futur] à propos de Cyrus. Le Saint, béni soit-Il, dit au Messie : Je Me plains à toi au sujet de Cyrus, qui n'agit pas conformément à ce qui lui est destiné. J'avais dit [à son sujet] : « Il bâtira Ma maison et rassemblera Mes exilés » (voir Isaïe 45, 13) — mais lui n'a fait que dire : « Quiconque est parmi vous de tout Son peuple — qu'il monte » (Ezra 1, 3). Il a donné la permission de retourner en Israël, mais n'a rien fait de plus.
דָּרַשׁ רַב נַחְמָן בַּר רַב חִסְדָּא, מַאי דִּכְתִיב: ״כֹּה אָמַר ה׳ לִמְשִׁיחוֹ לְכוֹרֶשׁ אֲשֶׁר הֶחֱזַקְתִּי בִימִינוֹ״, וְכִי כּוֹרֶשׁ מָשִׁיחַ הָיָה? אֶלָּא אָמַר לֵיהּ הַקָּדוֹשׁ בָּרוּךְ הוּא לְמָשִׁיחַ: קוֹבֵל אֲנִי לְךָ עַל כּוֹרֶשׁ. אֲנִי אָמַרְתִּי: הוּא יִבְנֶה בֵּיתִי וִיקַבֵּץ גָּלִיּוֹתַי, וְהוּא אָמַר: ״מִי בָכֶם מִכׇּל עַמּוֹ וְיַעַל״.
§ [La Guémara revient à l'interprétation des versets de la Meguila.] La Meguila mentionne parmi les invités au festin du roi : « L'armée de Perse et de Médie, les nobles et les princes des provinces » (Esther 1, 3), et vers la fin de la Meguila il est écrit : « Dans le livre des annales des rois de Médie et de Perse » (Esther 10, 2). Pourquoi la Perse est-elle mentionnée en premier au début de la Meguila, alors que la Médie y est mentionnée en premier vers la fin ? Rava répond : ces deux peuples, les Perses et les Mèdes, avaient entre eux une stipulation — si les rois venaient de nous, les ministres viendraient de vous ; et si les rois venaient de vous, les ministres viendraient de nous. C'est pourquoi, en référence aux rois, la Médie est mentionnée en premier, alors qu'en lien avec les nobles et les princes, la Perse a la priorité.
״חֵיל פָּרַס וּמָדַי הַפַּרְתְּמִים״, וּכְתִיב: ״לְמַלְכֵי מָדַי וּפָרָס״. אָמַר רָבָא: אַתְנוֹיֵי אַתְנוֹ בַּהֲדָדֵי, אִי מִינַּן מַלְכֵי — מִינַּיְיכוּ אִיפַּרְכֵי וְאִי מִינַּיְיכוּ מַלְכֵי — מִינַּן אִיפַּרְכֵי.
Le verset dit : « Quand il montrait la richesse de son règne glorieux [kevod] et l'honneur de sa majesté splendide [tiferet] » (Esther 1, 4). Rabbi Yossi bar H'anina dit : cela enseigne qu'Achachvéroch portait les vêtements sacerdotaux [du Grand Prêtre, qu'il avait fait apporter de Jérusalem]. La preuve peut être tirée du fait que les mêmes termes apparaissent à propos des vêtements sacerdotaux : il est écrit ici « la richesse de son règne glorieux [kevod] et l'honneur de sa majesté splendide [tiferet] », et il est écrit là-bas à propos des habits du Grand Prêtre : « Pour la gloire [kavod] et la splendeur [tiferet] » (Exode 28, 2).
״בְּהַרְאוֹתוֹ אֶת עוֹשֶׁר כְּבוֹד מַלְכוּתוֹ״, אָמַר רַבִּי יוֹסֵי בַּר חֲנִינָא: מְלַמֵּד שֶׁלָּבַשׁ בִּגְדֵי כְהוּנָּה. כְּתִיב הָכָא: ״יְקָר תִּפְאֶרֶת גְּדוּלָּתוֹ״, וּכְתִיב הָתָם: ״לְכָבוֹד וּלְתִפְאֶרֶת״.
Le verset dit : « Et à l'accomplissement de ces jours, le roi fit un festin pour tout le peuple présent à Choucan la capitale » (Esther 1, 5). Rav et Chmouel divergèrent quant à la sagesse d'Achachvéroch dans cette décision. L'un dit : c'était un roi avisé [pikeah'] — et l'autre dit : c'était un roi sot [tipech]. La Guémara explique : celui qui dit que c'était un roi avisé soutient qu'il avait bien agi en rapprochant d'abord ceux qui étaient plus lointains [par le festin pour les dignitaires étrangers], car les résidents de sa propre ville, il pouvait les amadouer quand bon lui semblait. Et celui qui dit que c'était un roi sot soutient qu'il aurait dû inviter d'abord les résidents de sa ville, de sorte que si les sujets lointains se révoltaient contre lui, ceux-ci [les habitants de la capitale] se seraient tenus à ses côtés.
״וּבִמְלֹאות הַיָּמִים הָאֵלֶּה וְגוֹ׳״. רַב וּשְׁמוּאֵל, חַד אָמַר: מֶלֶךְ פִּיקֵּחַ הָיָה, וְחַד אָמַר: מֶלֶךְ טִיפֵּשׁ הָיָה. מַאן דְּאָמַר מֶלֶךְ פִּיקֵּחַ הָיָה — שַׁפִּיר עֲבַד דְּקָרֵיב רַחִיקָא בְּרֵישָׁא, דִּבְנֵי מָאתֵיהּ כׇּל אֵימַת דְּבָעֵי מְפַיֵּיס לְהוּ. וּמַאן דְּאָמַר טִיפֵּשׁ הָיָה — דְּאִיבְּעִי לֵיהּ לְקָרוֹבֵי בְּנֵי מָאתֵיהּ בְּרֵישָׁא, דְּאִי מָרְדוּ בֵּיהּ הָנָךְ, הָנֵי הֲווֹ קָיְימִי בַּהֲדֵיהּ.
Les disciples de Rabbi Chimon bar Yoh'aï lui demandèrent : pourquoi les ennemis du peuple juif [euphémisme pour le peuple juif lui-même lorsqu'il se conduit mal] de cette génération méritèrent-ils d'être exterminés ? Il leur dit : dites-le vous-mêmes [la réponse]. Ils lui dirent : c'est parce qu'ils profitèrent du festin de ce méchant [Achachvéroch] et mangèrent là des aliments interdits. Rabbi Chimon répondit : dans ce cas, seuls ceux de Choucan [qui participèrent au festin] auraient dû être tués — mais ceux du reste du monde, qui n'y participèrent pas, n'auraient pas dû être tués ! Ils lui dirent : dis-nous toi-même [ta réponse]. Il leur dit : c'est parce qu'ils se prosternèrent devant l'idole qu'avait faite Nabuchodonosor [devant laquelle le monde entier s'inclina, sauf H'ananya, Michaël et Azarya].
שָׁאֲלוּ תַּלְמִידָיו אֶת רַבִּי שִׁמְעוֹן בֶּן יוֹחַאי: מִפְּנֵי מָה נִתְחַיְּיבוּ שׂוֹנְאֵיהֶן שֶׁל יִשְׂרָאֵל שֶׁבְּאוֹתוֹ הַדּוֹר כְּלָיָה? אָמַר לָהֶם: אִמְרוּ אַתֶּם. אָמְרוּ לוֹ: מִפְּנֵי שֶׁנֶּהֱנוּ מִסְּעוּדָתוֹ שֶׁל אוֹתוֹ רָשָׁע. אִם כֵּן שֶׁבְּשׁוּשַׁן יֵהָרְגוּ, שֶׁבְּכׇל הָעוֹלָם כּוּלּוֹ אַל יֵהָרְגוּ! אָמְרוּ לוֹ: אֱמוֹר אַתָּה! אָמַר לָהֶם: מִפְּנֵי שֶׁהִשְׁתַּחֲווּ לַצֶּלֶם.
Ils lui dirent : mais s'il est vrai qu'ils adorèrent les idoles et méritaient donc d'être détruits, pourquoi un miracle fut-il accompli en leur faveur ? Y a-t-il là un favoritisme de la part de Dieu [massa panim ba-davar] ? Il leur dit : ils n'adorèrent pas vraiment l'idole, mais firent semblant de le faire en apparence [li-fneïm] seulement, comme s'ils obéissaient à l'ordre royal de se prosterner devant l'idole. De même, le Saint, béni soit-Il, ne les détruisit pas, mais fit semblant de le vouloir en apparence. Lui aussi ne fit que menacer, mais en fin de compte le décret fut annulé. Et c'est comme il est écrit : « Car Il n'afflige pas de Son coeur volontairement » (Lamentations 3, 33) — mais seulement en apparence.
אָמְרוּ לוֹ: וְכִי מַשּׂוֹא פָּנִים יֵשׁ בַּדָּבָר? אָמַר לָהֶם: הֵם לֹא עָשׂוּ אֶלָּא לִפְנִים — אַף הַקָּדוֹשׁ בָּרוּךְ הוּא לֹא עָשָׂה עִמָּהֶן אֶלָּא לִפְנִים. וְהַיְינוּ דִּכְתִיב: ״כִּי לֹא עִנָּה מִלִּבּוֹ״.
Le verset dit : « Dans la cour du jardin du palais du roi » (Esther 1, 5). Rav et Chmouel divergèrent quant à la compréhension de la relation entre ces trois lieux — cour, jardin et palais. L'un dit : les invités furent reçus dans des lieux différents selon leur rang — celui qui, selon son rang, méritait la cour fut conduit à la cour ; celui qui méritait le jardin fut conduit au jardin ; et celui qui méritait le palais fut conduit au palais. Et l'autre dit : il les installa d'abord dans la cour, mais elle ne put les contenir [car ils étaient trop nombreux] ; il les installa ensuite dans le jardin, mais il ne les contint pas non plus ; jusqu'à ce qu'il les fît entrer dans le palais, qui les contint. Une troisième interprétation fut enseignée dans une baraïta : il les installa dans la cour et ouvrit pour eux deux entrées, l'une vers le jardin et l'autre vers le palais.
״בַּחֲצַר גִּנַּת בִּיתַן הַמֶּלֶךְ״. רַב וּשְׁמוּאֵל, חַד אָמַר: הָרָאוּי לֶחָצֵר — לֶחָצֵר, הָרָאוּי לַגִּינָּה — לַגִּינָּה, הָרָאוּי לַבִּיתָן — לַבִּיתָן. וְחַד אָמַר: הוֹשִׁיבָן בֶּחָצֵר וְלֹא הֶחְזִיקָתַן, בַּגִּינָּה וְלֹא הֶחְזִיקָתַן, עַד שֶׁהִכְנִיסָן לַבִּיתָן וְהֶחְזִיקָתַן. בְּמַתְנִיתָא תָּנָא: הוֹשִׁיבָן בֶּחָצֵר וּפָתַח לָהֶם שְׁנֵי פְתָחִים, אֶחָד לַגִּינָּה וְאֶחָד לַבִּיתָן.
Le verset dit : « Il y avait des tentures de h'our, karpas et tekhéleth [bleu céleste] » (Esther 1, 6). La Guémara demande : qu'est-ce que h'our ? Rav dit : un tissu façonné de nombreux trous [h'areï h'areï], semblable à de la dentelle. Et Chmouel dit : il avait étendu pour eux des tapis de laine blanche, car le mot h'avar signifie blanc. Et qu'est-ce que karpas ? Rabbi Yossi bar H'anina dit : des coussins [karim] de velours [passim].
״חוּר כַּרְפַּס וּתְכֵלֶת״. מַאי חוּר? רַב אָמַר: חָרֵי חָרֵי, וּשְׁמוּאֵל אָמַר: מֵילָת לְבָנָה הִצִּיעַ לָהֶם. ״כַּרְפַּס״, אָמַר רַבִּי יוֹסֵי בַּר חֲנִינָא: כָּרִים שֶׁל פַּסִּים.