Guémara
Et si tu envisageais [que] Rabbi Zeira n'avait pas accepté la réponse de Rabbi Ya'akov bar Idi — [à savoir] que Rabban Gamliel avait interdit de manger de la viande abattue par un Samaritain [kouti] même lorsqu'un Israélite se tenait au-dessus de lui — pourquoi Rabbi Zeira n'aurait-il pas résolu lui-même la contradiction d'une autre façon : ici, [dans le cas où] Rabbi Yo'hanan mangeait de la che'hita d'un Samaritain, c'était quand un Israélite se tenait au-dessus de lui ; là, [dans le cas où] Rabban Gamliel l'avait interdit, c'était quand aucun Israélite ne se tenait au-dessus de lui ? Il faut donc bien en conclure que Rabbi Zeira avait accepté la réponse de Rabbi Ya'akov bar Idi. La Guemara confirme : Oui, il faut en conclure ainsi.
וְאִי סָלְקָא דַּעְתָּיךְ לָא קַבְּלַהּ מִינֵּיהּ, לִישַׁנֵּי לֵיהּ: כָּאן כְּשֶׁיִּשְׂרָאֵל עוֹמֵד עַל גַּבָּיו, כָּאן כְּשֶׁאֵין יִשְׂרָאֵל עוֹמֵד עַל גַּבָּיו? אֶלָּא לָאו שְׁמַע מִינַּהּ קַבְּלַהּ מִינֵּיהּ, שְׁמַע מִינַּהּ.
§ La Guemara demande : Et quelle est la raison pour laquelle les Sages — Rabban Gamliel et son tribunal — ont promulgué un décret rendant interdit de manger de la che'hita des Samaritains ? La Guemara répond : C'est à cause d'un incident semblable à celui qui impliqua Rabbi Chimon ben Elazar : Rabbi Meïr l'avait envoyé chercher du vin dans la région des Samaritains. Un certain vieillard le trouva et lui dit : « Mets un couteau sur ta gorge si tu es homme d'appétit » (Michlei / Proverbes 23, 2) — l'avertissant de s'éloigner d'eux et de ne pas boire leur vin, car ils n'étaient pas dignes de confiance. Rabbi Chimon ben Elazar alla rapporter ces paroles devant Rabbi Meïr, et Rabbi Meïr promulgua un décret contre eux [interdisant leur vin].
וּמַאי טַעְמָא גְּזַרוּ בְּהוּ רַבָּנַן? כִּי הָא דְּרַבִּי שִׁמְעוֹן בֶּן אֶלְעָזָר, שַׁדְּרֵיהּ רַבִּי מֵאִיר לְאֵתוֹיֵי חַמְרָא מִבֵּי כוּתָאֵי, אַשְׁכְּחֵיהּ הָהוּא סָבָא, אֲמַר לֵיהּ: ״וְשַׂמְתָּ סַכִּין בְּלֹעֶךָ אִם בַּעַל נֶפֶשׁ אָתָּה״, הָלַךְ רַבִּי שִׁמְעוֹן בֶּן אֶלְעָזָר וְסִפֵּר דְּבָרִים לִפְנֵי רַבִּי מֵאִיר, וְגָזַר עֲלֵיהֶן.
Quelle est la raison [concrète] pour laquelle les Samaritains sont considérés peu fiables [en matière de culte] ? Rav Na'hman bar Yitz'hak dit : Au sommet du mont Garizim [leur montagne sainte], on trouva chez eux une image de colombe qu'ils adoraient [comme idole]. Et Rabbi Meïr agit conformément à sa propre logique, car il tient compte de la minorité [même lorsqu'elle n'est pas la règle générale] — aussi, bien que la majorité des Samaritains n'habitât pas le mont Garizim, il décréta [l'interdiction pour] la majorité en raison de la minorité qui adorait cette idole. Et Rabban Gamliel et son tribunal considèrent eux aussi conformément à l'avis de Rabbi Meïr.
מַאי טַעְמָא? אָמַר רַב נַחְמָן בַּר יִצְחָק: דְּמוּת יוֹנָה מָצְאוּ לָהֶן בְּרֹאשׁ הַר גְּרִיזִים, שֶׁהָיוּ עוֹבְדִין אוֹתָהּ. וְרַבִּי מֵאִיר לְטַעְמֵיהּ, דְּחָיֵישׁ לְמִיעוּטָא, וְגָזַר רוּבָּא אַטּוּ מִיעוּטָא. וְרַבָּן גַּמְלִיאֵל וּבֵית דִּינוֹ נָמֵי כְּרַבִּי מֵאִיר סְבִירָא לְהוּ.
La Guemara demande : Dans son sens obvie [pshat], à quel sujet ce verset — « Mets un couteau sur ta gorge si tu es homme d'appétit » — est-il écrit ? La Guemara répond : Il est écrit au sujet d'un élève assis devant son maître [pour apprendre] et qui doit peser ses mots soigneusement. Car Rabbi 'Hiyya enseigne dans une baraïta l'interprétation des versets : « Lorsque tu t'assoies pour manger avec un souverain [mocher], considère bien [bin tavin] ce qui est devant toi ; et mets un couteau sur ta gorge si tu es homme d'appétit » (Michlei 23, 1-2).
פְּשָׁטֵיהּ דִּקְרָא בְּמַאי כְּתִיב? בְּתַלְמִיד הַיּוֹשֵׁב לִפְנֵי רַבּוֹ, דְּתָנֵי רַבִּי חִיָּיא: ״כִּי תֵשֵׁב לִלְחוֹם אֶת מוֹשֵׁל בִּין תָּבִין אֶת אֲשֶׁר לְפָנֶיךָ וְשַׂמְתָּ סַכִּין בְּלֹעֶךָ אִם בַּעַל נֶפֶשׁ אָתָּה״.
Le tanna explique le verset : Si l'élève sait de son maître qu'il est capable de lui répondre avec un raisonnement fondé, qu'il demande [bin, « comprends »] auprès de lui. Et si l'élève pense que le maître n'en est pas capable, qu'il comprenne [tavin] qui est assis en face de lui et mette un couteau sur sa gorge — c'est-à-dire qu'il se retienne de lui poser des questions embarrassantes auxquelles il ne peut répondre. Et si tu es homme d'appétit et que tu cherches une réponse à ta question, éloigne-toi de lui [cherche un autre maître].
אִם יוֹדֵעַ תַּלְמִיד בְּרַבּוֹ שֶׁיּוֹדֵעַ לְהַחֲזִיר לוֹ טַעַם – ״בִּין״, וְאִם לָאו – ״תָּבִין אֶת אֲשֶׁר לְפָנֶיךָ וְשַׂמְתָּ סַכִּין בְּלֹעֶךָ״, ״אִם בַּעַל נֶפֶשׁ אָתָּה״ – פְּרוֹשׁ הֵימֶנּוּ.
Rabbi Aba'hou avait envoyé Rabbi Yitz'hak ben Yossef chercher du vin dans la région des Samaritains. Un certain vieillard le trouva et lui dit : « Il n'y a pas ici d'observateurs de la Torah [gardiens de la Loi, en parlant des Samaritains]. » Rabbi Yitz'hak alla rapporter les choses devant Rabbi Aba'hou, et Rabbi Aba'hou alla les rapporter devant Rabbi Ami et Rabbi Assi, et ils ne se levèrent pas de là avant de leur avoir conféré le statut de non-Juifs [goïm] à part entière.
רַבִּי יִצְחָק בֶּן יוֹסֵף שַׁדְּרֵיהּ רַבִּי אֲבָהוּ לְאֵתוֹיֵי חַמְרָא מִבֵּי כוּתָאֵי, אַשְׁכְּחֵיהּ הָהוּא סָבָא, אֲמַר לֵיהּ: לֵית כָּאן שׁוֹמְרֵי תוֹרָה. הָלַךְ רַבִּי יִצְחָק וְסִפֵּר דְּבָרִים לִפְנֵי רַבִּי אֲבָהוּ, וְהָלַךְ רַבִּי אֲבָהוּ וְסִפֵּר דְּבָרִים לִפְנֵי רַבִּי אַמֵּי וְרַבִּי אַסִּי, וְלֹא זָזוּ מִשָּׁם עַד שֶׁעֲשָׂאוּם גּוֹיִם גְּמוּרִין.
La Guemara demande : Pour quelles matières [halakhiques] ces Sages leur ont-ils conféré le statut de non-Juifs à part entière ? Si c'est pour interdire de manger de leur che'hita et de considérer leur vin comme du vin de libation idolâtrique [yein néssekh], ces interdictions avaient déjà été décrétées auparavant ! [C'est-à-dire] à partir de là, des générations de Rabbi Meïr et de Rabban Gamliel, les Sages avaient déjà promulgué un décret les concernant. La Guemara répond : Ils avaient bien promulgué un décret, mais le peuple n'avait pas accepté [ces décrets] de leur part. Rabbi Ami et Rabbi Assi vinrent et promulguèrent un décret, et le peuple l'accepta de leur part.
לְמַאי? אִי לִשְׁחִיטָה וְיֵין נֶסֶךְ, מֵהָתָם גְּזַרוּ בְּהוּ רַבָּנַן! אִינְהוּ גְּזוּר וְלָא קַבִּלוּ מִינַּיְיהוּ, אֲתוֹ רַבִּי אַמֵּי וְרַבִּי אַסִּי גְּזַרוּ וְקַבִּלוּ מִינַּיְיהוּ.
La Guemara demande : Quel est le sens de [l'expression] « non-Juifs à part entière » [goïm gemorim] ? Rav Na'hman bar Yitz'hak dit : Cela signifie que le statut halakhique d'un Samaritain est assimilé à celui d'un non-Juif en ce qui concerne la renonciation à ses droits [de domaine] dans une cour partagée le Chabbat et le transfert de ses droits dans cette cour à d'autres résidents.
מַאי גּוֹיִם גְּמוּרִין? אָמַר רַב נַחְמָן בַּר יִצְחָק: לְבַטֵּל רְשׁוּת וְלִיתֵּן רְשׁוּת.
Et c'est comme il est enseigné dans une baraïta : Un Israélite transgresseur qui, malgré tout, observe son Chabbat en public [dans la rue, devant tous] — si la cour n'a pas établi d'érouv avant le Chabbat, son statut est celui d'un Israélite observant et il peut renoncer à ses droits dans la cour et les transférer [verbalement à ses voisins]. Mais un transgresseur qui n'observe pas son Chabbat en public ne peut ni renoncer à ses droits dans la cour ni les transférer.
וְכִדְתַנְיָא: יִשְׂרָאֵל מְשׁוּמָּד מְשַׁמֵּר שַׁבַּתּוֹ בַּשּׁוּק, מְבַטֵּל רְשׁוּת וְנוֹתֵן רְשׁוּת, וְשֶׁאֵינוֹ מְשַׁמֵּר שַׁבַּתּוֹ בַּשּׁוּק, אֵינוֹ מְבַטֵּל רְשׁוּת וְנוֹתֵן רְשׁוּת.
[Cette règle est fondée sur le principe] car les Sages ont dit : Seul un Israélite peut transférer verbalement ses droits de domaine ou y renoncer verbalement, mais en ce qui concerne un non-Juif, les autres résidents ne peuvent établir la fusion des cours à moins de lui louer son domaine. Celui qui profane le Chabbat publiquement a le statut d'un non-Juif.
מִפְּנֵי שֶׁאָמְרוּ: יִשְׂרָאֵל נוֹתֵן רְשׁוּת וּמְבַטֵּל רְשׁוּת, וּבְגוֹי עַד שֶׁיִּשְׂכּוֹר.
Comment [le transfert verbal] s'effectue-t-il ? Si un Israélite dit à son voisin : « Mon domaine t'est transféré » ou « Mon domaine t'est cédé », son voisin a acquis ce domaine, et il n'est pas nécessaire que ce dernier lui remette quoi que ce soit via l'un des modes d'acquisition habituels [kinyan].
כֵּיצַד? אָמַר לוֹ: ״רְשׁוּתִי קְנוּיָה לָךְ״ ״רְשׁוּתִי מְבוּטֶּלֶת לָךְ״ – קָנָה, וְאֵינוֹ צָרִיךְ לִזְכּוֹת.
§ [La Guemara revient sur l'idée que les justes ne souffrent pas de mésaventures.] Rabbi Zeira et Rav Assi se trouvèrent fortuitement dans l'auberge de la ville de Ya'eï. On apporta devant ces Sages des œufs ratinés [recroquevillés] après avoir été cuits dans du vin. Rabbi Zeira ne mangea pas les œufs, et Rav Assi les mangea. Rabbi Zeira dit à Rav Assi : Le maître ne craint-il pas la possibilité que ce mets contienne un mélange de vin qui est du demai [produit dont on doute qu'il ait été correctement dîmé] ? Rav Assi lui dit : Cela ne m'avait pas traversé l'esprit.
רַבִּי זֵירָא וְרַב אַסִּי אִיקְּלַעוּ לְפוּנְדְּקָא דְּיָאֵי, אַיְיתוֹ לְקַמַּיְיהוּ בֵּיצִים הַמְצוּמָּקוֹת בְּיַיִן. רַבִּי זֵירָא לָא אֲכַל, וְרַב אַסִּי אֲכַל. אֲמַר לֵיהּ רַבִּי זֵירָא לְרַב אַסִּי: וְלָא חָיֵישׁ מָר לְתַעֲרוֹבֶת דְּמַאי? אֲמַר לֵיהּ: לָאו אַדַּעְתַּאי.