Guémara
[Rabbi Abba continue son récit à Rabbi Zéïra, décrivant ce qui lui était arrivé à Babylone :] Nous avions l'occasion de nous entretenir [pit'hon peh] devant Rav Houna, et nous lui avons posé la question, et il nous a dit : La dislocation de la cuisse chez une volaille est cachère.
הֲוָה לַן פִּתְחוֹן פֶּה קַמֵּיהּ דְּרַב הוּנָא וּשְׁאֵילְנֵיהּ, וַאֲמַר לַן: שְׁמוּטַת יָרֵךְ בָּעוֹף כְּשֵׁירָה.
Et j'ai également trouvé Rav Yirmiya bar Abba assis en train d'inspecter des volailles à la convergence des tendons [de la cuisse]. Et je lui ai soumis la difficulté : Le Maître ne partage-t-il pas l'opinion selon laquelle Rav Houna dit au nom de Rav : La dislocation de la cuisse chez une volaille est cachère ? Rav Yirmiya bar Abba me dit : Je connais la Michna [76a] : Concernant une bête dont les pattes postérieures ont été sectionnées — si elles ont été sectionnées à partir de l'articulation du genou et en dessous, elle est cachère ; à partir de l'articulation du genou et au-dessus, elle est passoul. Et de même, une bête dont la convergence des tendons de la cuisse a été retirée est [également] terefa. Et Rav a dit à ce sujet : Et de même en ce qui concerne la volaille.
וְאַשְׁכַּחְתֵּיהּ נָמֵי לְרַבִּי יִרְמְיָה בַּר אַבָּא דְּיָתֵיב וְקָא בָדֵיק בְּצוֹמֵת הַגִּידִין, וְאַקְשִׁי לֵיהּ: לָא סָבַר לַהּ מָר הָא דְּאָמַר רַב הוּנָא אָמַר רַב: שְׁמוּטַת יָרֵךְ בָּעוֹף כְּשֵׁרָה? אָמַר לִי: אֲנָא מַתְנִיתִין יָדַעְנָא: בְּהֵמָה שֶׁנֶּחְתְּכוּ רַגְלֶיהָ, מִן הָאַרְכּוּבָּה וּלְמִטָּה – כְּשֵׁרָה, מִן הָאַרְכּוּבָּה וּלְמַעְלָה – פְּסוּלָה, וְכֵן שֶׁנִּיטַּל צוֹמֶת הַגִּידִין, וְאָמַר רַב עֲלַהּ: וְכֵן בָּעוֹף.
Et je lui ai dit : Si c'est ainsi [que Rav a dit les deux choses], la déclaration de Rav [que la convergence des tendons retirée rend terefa] contredit cette autre déclaration de Rav [que la dislocation est cachère]. Rav Yirmiya bar Abba se tut. Et je lui lançai la difficulté : Peut-être Rav fait-il une distinction entre une [cuisse] disloquée et une [cuisse] sectionnée ? Et il me dit : C'est toi qui interprètes les décisions de Rav selon ta propre logique ? Rav a dit explicitement : [Une cuisse] disloquée — [la volaille] est cachère ; [une cuisse] sectionnée — [la volaille] est passoul.
וַאֲמַרִי לֵיהּ: אִי הָכִי, קַשְׁיָא דְּרַב אַדְּרַב! אִישְׁתִּיק, וְאַקְשַׁי לֵיהּ: וְדִלְמָא שָׁנֵי לֵיהּ לְרַב בֵּין שְׁמוּטָה לַחֲתוּכָה? וְאָמַר לִי: וְאַתְּ מְפָרְשַׁתְּ שְׁמַעְתֵּיהּ דְּרַב? בְּפֵירוּשׁ אָמַר רַב: שְׁמוּטָה – כְּשֵׁרָה, חֲתוּכָה – פְּסוּלָה.
Rabbi Zéïra dit alors à Rabbi Abba : Et toi, qu'as-tu en main ? Qu'as-tu entendu au sujet de cette halakha ? Rabbi Zéïra lui dit : Voici ce que Rav Hiyya bar Achi dit au nom de Rav : La dislocation de la cuisse chez une volaille la rend terefa. Et c'est également ce que dit Rabbi Ya'akov bar Idi au nom de Rabbi Yo'hanan : La dislocation de la cuisse chez une volaille la rend terefa.
וְאַתְּ, מָה בִּידָךְ? הָכִי אָמַר רַב חִיָּיא בַּר אָשֵׁי אָמַר רַב: שְׁמוּטַת יָרֵךְ בָּעוֹף טְרֵפָה, וְכֵן אָמַר רַבִּי יַעֲקֹב בַּר אִידִי אָמַר רַבִּי יוֹחָנָן: שְׁמוּטַת יָרֵךְ בָּעוֹף טְרֵפָה.
Et Rabbi Ya'akov bar Idi dit : Si Rabbi Yo'hanan avait été dans l'endroit où l'assemblée [des Sages] avait statué pour la permettre, il n'aurait pas bronché [lo parkéis, n'aurait pas agité une aile pour la contester]. En d'autres termes, il n'aurait pas contesté leur décision, car ils étaient des Sages éminents de la génération précédente. Car Rabbi Hanina dit au nom de Rabbi [Yehouda HaNassi] : La dislocation de la cuisse chez une volaille est cachère. Et Rabbi Hanina avait une poule dont la cuisse s'était disloquée, et il l'apporta devant Rabbi [Yehouda HaNassi] qui la lui permit, et Rabbi Hanina sala la poule [pour la conserver]. Et il enseignait aux étudiants la halakha avec elle : il leur montrait le corps conservé de la poule et disait : « Rabbi [Yehouda HaNassi] m'a permis ceci, Rabbi [Yehouda HaNassi] m'a permis ceci. »
וְאָמַר רַבִּי יַעֲקֹב בַּר אִידִי: אִילְמָלֵי הֲוָה רַבִּי יוֹחָנָן בְּאַתְרָא דְּאוֹרוֹ בַּהּ חַבְרָוָותָא לְהֶתֵּירָא, לָא פַּרְכֵּיס. דְּאָמַר רַבִּי חֲנִינָא אָמַר רַבִּי: שְׁמוּטַת יָרֵךְ בָּעוֹף כְּשֵׁרָה. וְתַרְנְגוֹלֶת הָיְתָה לוֹ לְרַבִּי חֲנִינָא שֶׁנִּשְׁמְטָה יָרֵךְ שֶׁלָּהּ, וֶהֱבִיאָהּ לִפְנֵי רַבִּי וְהִתִּירָהּ לוֹ, וּמְלָחָהּ רַבִּי חֲנִינָא, וַהֲוָה מוֹרֵי בַּהּ הֲלָכָה לַתַּלְמִידִים: זֶה הִתִּיר לִי רַבִּי, זֶה הִתִּיר לִי רַבִּי.
Mais la halakha n'est pas conforme à toutes ces décisions [qui permettent la dislocation de la cuisse chez une volaille]. Plutôt, elle est conforme à ceci : [le récit qui suit, d'où ressort la position stringente de la halakha pratique :] Rabbi Yossé ben Néhoraï demanda à Rabbi Yehochou'a ben Lévi : De quel volume doit être la perforation dans le conduit laryngé [kané] pour rendre la bête terefa ? Rabbi Yehochou'a ben Lévi lui dit : Nous avons appris une Michna complète [54a] : Jusqu'à ce que la perforation soit de la taille d'un issar italien [pièce de monnaie de référence]. Rabbi Yossé ben Néhoraï lui dit : Mais n'y avait-il pas, dans notre quartier, une certaine brebis dont le conduit laryngé avait été perforé [en une quantité supérieure à l'issar], et on lui fit une obturation [kroumin, des lamelles] avec l'écorce d'un roseau, et elle survécut ?
וְלֵית הִלְכְתָא כְּכׇל הָנֵי שְׁמַעְתָּתָא, אֶלָּא כִּי הָא דִּשְׁאֵל רַבִּי יוֹסֵי בֶּן נְהוֹרַאי אֶת רַבִּי יְהוֹשֻׁעַ בֶּן לֵוִי: קְדִירַת קָנֶה בְּכַמָּה? אָמַר לוֹ: מִשְׁנָה שְׁלֵמָה שָׁנִינוּ, עַד כְּאִיסָּר הָאִיטַלְקִי. אָמַר לוֹ: וַהֲלֹא רָחֵל אַחַת הָיְתָה בִּשְׁכוּנָתֵנוּ שֶׁנִּקְדַּר קָנֶה שֶׁלָּהּ, וְעָשׂוּ לָהּ קְרוּמִין שֶׁל קָנֶה וְחָיְתָה!
Rabbi Yehochou'a ben Lévi lui dit : Et c'est sur cela que tu t'appuies [comme preuve] ? N'est-ce pas une halakha répandue [rova'hat] parmi le peuple d'Israël que la dislocation de la cuisse chez une volaille la rend terefa ? Et pourtant, Rabbi Chimon ben Halafta avait une poule dont la cuisse s'était disloquée, et on lui fabriqua un étui [chéfoferet] en tube de roseau [pour soutenir la patte], et elle survécut ! Que peux-tu donc dire à ce sujet ? Il faut dire que [la survie de la poule] eut lieu dans les douze mois [to'kh chném asar hodech] suivant la dislocation — et ensuite la poule mourut, car aucune terefa ne peut vivre plus de douze mois. Ici aussi [dans le cas de la brebis], l'épisode eut lieu dans les douze mois suivant la blessure, et la brebis mourut ensuite.
אָמַר לוֹ: וְעַל דָּא אַתְּ סָמֵיךְ? וַהֲלֹא הֲלָכָה רוֹוַחַת בְּיִשְׂרָאֵל: שְׁמוּטַת יָרֵךְ בָּעוֹף טְרֵפָה, וְתַרְנְגוֹלֶת הָיְתָה לוֹ לְרַבִּי שִׁמְעוֹן בֶּן חֲלַפְתָּא שֶׁנִּשְׁמְטָה יָרֵךְ שֶׁלָּהּ, וְעָשׂוּ לָהּ שְׁפוֹפֶרֶת שֶׁל קָנֶה וְחָיְתָה! אֶלָּא מַאי אִית לָךְ לְמֵימַר: תּוֹךְ שְׁנֵים עָשָׂר חֹדֶשׁ הֲוָה, הָכָא נָמֵי תּוֹךְ שְׁנֵים עָשָׂר חֹדֶשׁ הֲוָה.
§ Il est dit de Rabbi Chimon ben Halafta qu'il était un [homme d'] enquête [askan bedévarim, « chercheur de choses »] : il agissait pour infirmer [expérimentalement] l'opinion de Rabbi Yehouda, car Rabbi Yehouda disait [dans la Michna] : « Si le duvet [notsa] qui recouvre le corps [de la volaille] a été arraché, elle est passoul [terefa]. » Et Rabbi Chimon ben Halafta avait une poule dont le duvet avait été arraché, et il la plaça dans un four [tannour, endroit chaud], et il la recouvrit d'un tablier d'artisans de Tarse [tarsiyyim, un tablier épais de cuir chaud], et ses nouvelles ailes [les secondes plumes qui repoussèrent] devinrent plus abondantes que les premières.
אָמְרוּ עָלָיו עַל רַבִּי שִׁמְעוֹן בֶּן חֲלַפְתָּא שֶׁעַסְקָן בִּדְבָרִים הָיָה, וְהָיָה עוֹשֶׂה דָּבָר לְהוֹצִיא מִלִּבּוֹ שֶׁל רַבִּי יְהוּדָה, שֶׁהָיָה רַבִּי יְהוּדָה אוֹמֵר: אִם נִיטְּלָה הַנּוֹצָה פְּסוּלָה. וְתַרְנְגוֹלֶת הָיְתָה לוֹ לְרַבִּי שִׁמְעוֹן בֶּן חֲלַפְתָּא שֶׁנִּיטְּלָה נוֹצָה שֶׁלָּהּ, וְהִנִּיחָה בַּתַּנּוּר, וְטָלָה עָלֶיהָ בְּמַטְלִית שֶׁל טַרְסִיִּים, וְגִידְּלָה כְּנָפַיִים הָאַחֲרוֹנִים יוֹתֵר מִן הָרִאשׁוֹנִים.
La Guemara interroge : Mais comment cela contredit-il l'opinion de Rabbi Yehouda ? Peut-être Rabbi Yehouda estime-t-il qu'une terefa peut vivre et que même sa santé peut s'améliorer au-delà de son état précédent. La Guemara répond : Même si c'est le cas, dirait-il cela au sujet de la chose même qui l'a rendue terefa ? Ici, la volaille a regénéré des ailes avec davantage de plumes que les ailes d'origine — c'est précisément la chose qui l'avait rendue terefa selon Rabbi Yehouda qui s'est améliorée au-delà de son état initial !
וְדִלְמָא קָסָבַר רַבִּי יְהוּדָה טְרֵפָה מַשְׁבַּחַת? אִם כֵּן, בְּמִידֵּי דְּמִיטַּרְפָא בַּהּ – הִגְדִּילָה כְּנָפַיִים הָאַחֲרוֹנִים יוֹתֵר מִן הָרִאשׁוֹנִים?!
La Guemara demande : Pourquoi Rabbi Chimon ben Halafta a-t-il été surnommé « chercheur de choses » ? Rav Mécharchia dit : [Cette appellation lui vient d'un autre épisode,] comme il est écrit : « Va vers la fourmi, paresseux, considère ses voies et sois sage ; elle qui n'a ni chef, ni surveillant, ni dirigeant, et prépare sa nourriture en été » (Michlé 6, 6-8). Rabbi Chimon ben Halafta dit : Je vais aller voir si c'est bien vrai qu'elles n'ont pas de roi.
מַאי עַסְקָן בִּדְבָרִים? אָמַר רַב מְשַׁרְשְׁיָא, דִּכְתִיב: ״לֵךְ אֶל נְמָלָה עָצֵל רְאֵה דְרָכֶיהָ וַחֲכָם, אֲשֶׁר אֵין לָהּ קָצִין שֹׁטֵר וּמֹשֵׁל, תָּכִין בַּקַּיִץ לַחְמָהּ״. אָמַר: אֵיזִיל אִיחְזֵי אִי וַדַּאי הוּא דְּלֵית לְהוּ מַלְכָּא!
Il [Rabbi Chimon ben Halafta] y alla en la saison de Tammouz [en été]. Sachant que les fourmis fuient la chaleur intense, il étendit son manteau sur un terrier de fourmis [pour créer de l'ombre]. L'une d'elles sortit et vit l'ombre. Rabbi Chimon posa une marque distinctive sur cette fourmi. Elle rentra dans le terrier et dit aux autres fourmis : « De l'ombre est tombée. » Elles sortirent toutes pour travailler [à l'extérieur sous l'ombre]. Rabbi Chimon releva son manteau, et le soleil tomba sur elles. Elles se jetèrent toutes sur la première fourmi et la tuèrent. Il dit : On peut apprendre de leurs actions qu'elles n'ont pas de roi ; car si elles en avaient un, auraient-elles besoin de l'édit du roi [harmana de-malka] pour exécuter leur congénère fourmi ?
אֲזַל בִּתְקוּפַת תַּמּוּז, פַּרְסֵיהּ לִגְלִימֵיהּ אַקִּינָּא דְּשׁוּמְשְׁמָנֵי. נְפַק אֲתָא חַד מִינַּיְיהוּ, אַתְנַח בֵּיהּ סִימָנָא. עָל, אֲמַר לְהוּ: ״נְפַל טוּלָּא״. נְפַקוּ וַאֲתוֹ, דַּלְיֵיהּ לִגְלִימֵיהּ, נְפַל שִׁמְשָׁא. נְפַלוּ עֲלֵיהּ וְקַטְלֵיהּ. אֲמַר: שְׁמַע מִינַּהּ לֵית לְהוּ מַלְכָּא, דְּאִי אִית לְהוּ הַרְמָנָא דְּמַלְכָּא לָא לִיבְעוֹ.
Rav A'ha, fils de Rava, dit à Rav Achi : Mais peut-être le roi était-il avec elles à ce moment-là [et leur avait donné permission d'agir ainsi] ? Ou peut-être détenaient-elles déjà l'édit du roi [harmana de-malka] leur donnant licence de tuer la fourmi menteuse ? Ou peut-être était-ce un interrègne [bein malka le-malka], une période entre deux rois, comme il est écrit : « En ces jours-là il n'y avait pas de roi en Israël ; chacun faisait ce qui était droit à ses yeux » (Choftim 17, 6) ? [Rabbi Chimon ne peut pas avoir conclu quoi que ce soit de définitif.] Plutôt, [répond la GUEMARA :] il faut se fier à la crédibilité de Salomon [sémokh a-hémanouta di-Chlomo, l'auteur des Proverbes, qui a dit sous inspiration divine que les fourmis n'ont pas de roi].
אֲמַר לֵיהּ רַב אַחָא בְּרֵיהּ דְּרָבָא לְרַב אָשֵׁי: וְדִלְמָא מַלְכָּא הֲוָה בַּהֲדַיְיהוּ? אִי נָמֵי, הַרְמָנָא דְּמַלְכָּא הֲווֹ נְקִיטִי? אִי נָמֵי בֵּין מַלְכָּא לְמַלְכָּא הֲוָה, דִּכְתִיב: ״בַּיָּמִים הָהֵם אֵין מֶלֶךְ בְּיִשְׂרָאֵל אִישׁ הַיָּשָׁר בְּעֵינָיו יַעֲשֶׂה״? אֶלָּא, סְמוֹךְ אַהֵימָנוּתָא דִּשְׁלֹמֹה.