Guémara
Et s'ils expliquent ce verset conformément à l'opinion de Rabban Gamliel, qui dit que « quand tu te couches » se rapporte à la nuit entière, alors que les Sages disent aussi qu'on peut réciter le Chéma du soir jusqu'à l'aube, conformément à l'opinion de Rabban Gamliel.
וְאִי כְּרַבָּן גַּמְלִיאֵל סְבִירָא לְהוּ — לֵימְרוּ כְּרַבָּן גַּמְלִיאֵל.
La Guemara répond : En réalité, les Sages soutiennent comme Rabban Gamliel, et le fait qu'ils disent « jusqu'à minuit » vise à éloigner l'homme de la transgression. Comme cela a été enseigné dans une baraïta : les Sages ont dressé une « barrière » à leurs paroles au sujet de la récitation du Chéma, afin d'éviter une situation où un homme rentre du champ le soir, fatigué de sa journée de travail, et, sachant qu'il lui est permis de réciter le Chéma jusqu'à l'aube, se dit : « Je vais rentrer chez moi, manger un peu, boire un peu, dormir un peu, et ensuite je réciterai le Chéma et la prière du soir. » Entre-temps, il est emporté par le sommeil et finit par dormir toute la nuit. Au contraire — parce qu'on craint qu'il ne s'endorme et ne parvienne pas à se réveiller avant minuit pour réciter le Chéma au moment voulu — il rentrera du champ le soir, entrera à la synagogue, et, jusqu'à l'heure de prier, il se plongera dans la Torah. S'il a l'habitude de lire la Bible, il lit. S'il a l'habitude d'étudier la Michna, niveau d'étude plus avancé, il étudie. Et ensuite il récite le Chéma et prie comme il se doit. Lorsqu'il arrive chez lui, il prend son repas le cœur content et récite une bénédiction.
לְעוֹלָם כְּרַבָּן גַּמְלִיאֵל סְבִירָא לְהוּ, וְהָא דְּקָא אָמְרִי ״עַד חֲצוֹת״, כְּדֵי לְהַרְחִיק אֶת הָאָדָם מִן הָעֲבֵירָה. כִּדְתַנְיָא, חֲכָמִים עָשׂוּ סְיָיג לְדִבְרֵיהֶם, כְּדֵי שֶׁלֹּא יְהֵא אָדָם בָּא מִן הַשָּׂדֶה בָּעֶרֶב, וְאוֹמֵר: ״אֵלֵךְ לְבֵיתִי וְאוֹכַל קִימְעָא וְאֶשְׁתֶּה קִימְעָא, וְאִישַׁן קִימְעָא, וְאַחַר כָּךְ אֶקְרָא קְרִיאַת שְׁמַע וְאֶתְפַּלֵּל״, וְחוֹטַפְתּוֹ שֵׁינָה וְנִמְצָא יָשֵׁן כָּל הַלַּיְלָה. אֲבָל אָדָם בָּא מִן הַשָּׂדֶה בָּעֶרֶב, נִכְנָס לְבֵית הַכְּנֶסֶת, אִם רָגִיל לִקְרוֹת — קוֹרֵא. וְאִם רָגִיל לִשְׁנוֹת — שׁוֹנֶה, וְקוֹרֵא קְרִיאַת שְׁמַע וּמִתְפַּלֵּל, וְאוֹכֵל פִּתּוֹ וּמְבָרֵךְ.
La baraïta conclut par un avertissement : Quiconque transgresse les paroles des Sages est passible de mort.
וְכָל הָעוֹבֵר עַל דִּבְרֵי חֲכָמִים חַיָּיב מִיתָה.
Voilà une conclusion surprenante. Qu'y a-t-il de différent dans tous les autres cas où il n'est pas enseigné qu'on est passible de mort, et qu'y a-t-il de différent ici où il est enseigné qu'on est passible de mort ? Aucune rigueur particulière n'apparaît dans la restriction rabbinique relative à la récitation du Chéma.
מַאי שְׁנָא בְּכָל דּוּכְתָּא דְּלָא קָתָנֵי ״חַיָּיב מִיתָה״, וּמַאי שְׁנָא הָכָא דְּקָתָנֵי ״חַיָּיב מִיתָה״?
La Guemara propose deux réponses, expliquant que la conclusion de la baraïta ne provient pas, au fond, de la gravité de la transgression, mais bien de la crainte que la « barrière » dressée autour de cette mitsva particulière ne soit négligée. Si tu veux, dis : celui qui rentre du travail est très pressé d'aller dormir et, en raison du risque d'être emporté par le sommeil, il doit se montrer particulièrement vigilant dans la récitation du Chéma. Et si tu veux, dis plutôt : un langage fort est employé ici afin d'exclure l'opinion de celui qui dit que, bien que la prière du matin et celle de l'après-midi soient obligatoires, la prière du soir est facultative. C'est pourquoi cela nous enseigne que la prière du soir est obligatoire, et que quiconque transgresse à ce sujet la parole des Sages est passible de mort.
אִיבָּעֵית אֵימָא מִשּׁוּם דְּאִיכָּא אוֹנֶס שֵׁינָה. וְאִיבָּעֵית אֵימָא: לְאַפּוֹקֵי מִמַּאן דְּאָמַר ״תְּפִלַּת עַרְבִית רְשׁוּת״, קָא מַשְׁמַע לָן דְּחוֹבָה.
Dans cette baraïta, le Maître a dit que, lorsqu'on rentre du travail le soir, on entre à la synagogue, on récite le Chéma et on prie. De cette baraïta, nous voyons que, la nuit comme le jour, on récite d'abord le Chéma puis on prie. Cela appuie l'opinion de Rabbi Yo'hanan, car Rabbi Yo'hanan dit : Qui a l'assurance d'une place dans le Monde-à-Venir ? Celui qui juxtapose la bénédiction de la délivrance, récitée après le Chéma, à la prière du soir. Rabbi Yehochoua ben Lévi dit : les prières ont été instituées pour être récitées entre les deux récitations du Chéma. Selon Rabbi Yehochoua ben Lévi, on récite le Chéma du matin, puis toutes les prières, et c'est seulement après la prière du soir qu'on récite le Chéma du soir.
אָמַר מָר, קוֹרֵא קְרִיאַת שְׁמַע וּמִתְפַּלֵּל. מְסַיַּיע לֵיהּ לְרַבִּי יוֹחָנָן. דְּאָמַר רַבִּי יוֹחָנָן: אֵיזֶהוּ בֶּן הָעוֹלָם הַבָּא — זֶה הַסּוֹמֵךְ גְּאוּלָּה לִתְפִלָּה שֶׁל עַרְבִית. רַבִּי יְהוֹשֻׁעַ בֶּן לֵוִי אוֹמֵר: תְּפִלּוֹת בָּאֶמְצַע תִּקְּנוּם.
Bien que la différence pratique entre ces deux positions soit claire, la Guemara cherche à déterminer : Sur quoi divergent-ils ? Quel est le fondement de leur controverse ?
בְּמַאי קָא מִפַּלְּגִי?
La Guemara répond : Si tu veux, dis qu'ils divergent sur l'interprétation d'un verset ; si tu veux, dis plutôt qu'ils divergent sur un point de raisonnement.
אִי בָּעֵית אֵימָא קְרָא, אִי בָּעֵית אֵימָא סְבָרָא.
Si tu dis qu'ils divergent sur un point de raisonnement, alors la controverse porte sur la délivrance récitée après le Chéma, dont le centre est la sortie d'Égypte, la première délivrance. La question est de savoir si cette délivrance commença la nuit — ce qui rendrait approprié de juxtaposer la délivrance à la bénédiction des prières du soir également, en priant pour la délivrance imminente — ou bien si la délivrance d'Égypte ne commença que pendant le jour.
אִי בָּעֵית אֵימָא סְבָרָא.
Rabbi Yo'hanan soutient : la délivrance eut lieu aussi le soir ; cependant, la délivrance pleine et entière n'eut lieu que le matin. Puisque la délivrance commença le soir, il convient de juxtaposer la bénédiction de la délivrance à la prière quotidienne du soir. Rabbi Yehochoua ben Lévi, en revanche, soutient : puisque la délivrance pleine et entière n'eut lieu que le matin, et que la délivrance du soir précédent ne fut pas une délivrance pleine et entière, il n'est pas nécessaire de juxtaposer la bénédiction de la délivrance à la prière du soir.
דְּרַבִּי יוֹחָנָן סָבַר גְּאוּלָּה מֵאוּרְתָּא נָמֵי הָוֵי, אֶלָּא גְּאוּלָּה מְעַלַּיְיתָא לָא הָוְיָא אֶלָּא עַד צַפְרָא. וְרַבִּי יְהוֹשֻׁעַ בֶּן לֵוִי סָבַר כֵּיוָן דְּלָא הָוְיָא אֶלָּא מִצַּפְרָא — לָא הָוְיָא גְּאוּלָּה מְעַלַּיְיתָא.
Et si tu veux, dis plutôt que la controverse entre Rabbi Yo'hanan et Rabbi Yehochoua ben Lévi n'est pas une divergence sur un point de raisonnement, mais sur l'interprétation d'un verset. Tous deux tirèrent leur opinion du même verset : « Quand tu te couches et quand tu te lèves » (Devarim 6, 7). Tous deux interprétèrent que la juxtaposition, dans ce verset, de la récitation du Chéma le soir et de sa récitation le matin établit un parallèle entre elles.
וְאִיבָּעֵית אֵימָא קְרָא, וּשְׁנֵיהֶם מִקְרָא אֶחָד דָּרְשׁוּ, דִּכְתִיב ״בְּשָׁכְבְּךָ וּבְקוּמֶךָ״.
Rabbi Yo'hanan soutient : le verset juxtapose le coucher et le lever. De même qu'au lever la récitation du Chéma est suivie de la prière — car tous s'accordent à dire que le matin on juxtapose la délivrance à la prière du matin —, de même au coucher la récitation du Chéma est suivie de la prière. Et Rabbi Yehochoua ben Lévi soutient : le verset juxtapose le coucher et le lever en un autre sens. De même qu'au lever on récite le Chéma juste au moment de se lever de son lit — car le verset « quand tu te lèves » signifie au moment où l'on s'éveille —, de même au coucher on récite le Chéma juste au moment de se coucher dans son lit. C'est pourquoi la récitation du Chéma du soir devrait s'accomplir le plus près possible du moment où l'on se couche effectivement.
רַבִּי יוֹחָנָן סָבַר: מַקִּישׁ שְׁכִיבָה לְקִימָה, מָה קִימָה — קְרִיאַת שְׁמַע וְאַחַר כָּךְ תְּפִלָּה, אַף שְׁכִיבָה נָמֵי — קְרִיאַת שְׁמַע וְאַחַר כָּךְ תְּפִלָּה. רַבִּי יְהוֹשֻׁעַ בֶּן לֵוִי סָבַר: מַקִּישׁ שְׁכִיבָה לְקִימָה: מָה קִימָה — קְרִיאַת שְׁמַע סָמוּךְ לְמִטָּתוֹ, אַף שְׁכִיבָה נָמֵי — קְרִיאַת שְׁמַע סָמוּךְ לְמִטָּתוֹ.