Mishna 1
MICHNA : au sujet d'un jour de fête qui tombe la veille du Chabbat (un vendredi), on ne peut cuire le jour de fête avec l'intention initiale de cuire pour le Chabbat. On peut cependant cuire ce jour-là pour la fête elle-même, et si l'on a laissé un reste, on l'a laissé pour le Chabbat. Les premiers Sages instituèrent en outre une ordonnance : la « jonction des mets cuits » (érouv tavchilin), que la Michna explique — on peut préparer un mets cuit destiné au Chabbat la veille de la fête, et s'appuyer sur lui pour cuire, le jour de fête, en vue du Chabbat.
יוֹם טוֹב שֶׁחָל לִהְיוֹת עֶרֶב שַׁבָּת — לֹא יְבַשֵּׁל בַּתְּחִלָּה מִיּוֹם טוֹב לְשַׁבָּת. אֲבָל מְבַשֵּׁל הוּא לְיוֹם טוֹב, וְאִם הוֹתִיר — הוֹתִיר לַשַּׁבָּת. וְעוֹשֶׂה תַּבְשִׁיל מֵעֶרֶב יוֹם טוֹב, וְסוֹמֵךְ עָלָיו לַשַּׁבָּת.(משנה)
Les tannaïm divergèrent sur les détails de cette ordonnance : Beit Chammaï disent : pour la jonction des mets cuits, il faut préparer deux mets cuits ; et Beit Hillel disent : un seul mets suffit. Et tous deux s'accordent qu'un poisson et l'œuf qui est frit dessus sont tenus pour deux mets à cette fin.
בֵּית שַׁמַּאי אוֹמְרִים: שְׁנֵי תַבְשִׁילִין, ובֵית הִלֵּל אוֹמְרִים: תַּבְשִׁיל אֶחָד. וְשָׁוִין בְּדָג וּבֵיצָה שֶׁעָלָיו, שֶׁהֵן שְׁנֵי תַבְשִׁילִין.
Si l'on a mangé la nourriture préparée avant la fête comme érouv et qu'il n'en est rien resté pour le Chabbat, ou si elle a été perdue, on ne peut s'appuyer sur elle et cuire avec l'intention initiale de cuire pour le Chabbat. Si l'on a laissé une part quelconque de l'érouv, on peut s'appuyer sur elle pour cuire en vue du Chabbat.
אֲכָלוֹ אוֹ שֶׁאָבַד — לֹא יְבַשֵּׁל עָלָיו בַּתְּחִלָּה. וְאִם שִׁיֵּיר מִמֶּנּוּ כׇּל שֶׁהוּא, — סוֹמֵךְ עָלָיו לַשַּׁבָּת.
Guémara
GUEMARA : la Guemara demande : d'où ces choses sont-elles tirées ? Quelle est la source de la halakha de la jonction des mets cuits, et de celle selon laquelle qui n'a pas préparé un tel érouv ne peut cuire un jour de fête pour le Chabbat ? Chmouel dit que la source est, comme l'énonce le verset : « Souviens-toi du jour du Chabbat pour le sanctifier » (Chémot 20, 8) — d'où il infère : souviens-t'en et préserve-le d'un autre jour qui vient le faire oublier. Lorsqu'un jour de fête tombe un vendredi, l'absorption dans la fête et la préparation et la jouissance de ses repas pourraient amener à négliger le Chabbat ; les Sages instituèrent donc une ordonnance pour assurer qu'on se souvienne du Chabbat même alors.
גְּמָ׳ מְנָא הָנֵי מִילֵּי? אָמַר שְׁמוּאֵל, דְּאָמַר קְרָא: ״זָכוֹר אֶת יוֹם הַשַּׁבָּת לְקַדְּשׁוֹ״, זׇכְרֵהוּ — מֵאַחֵר שֶׁבָּא לְהַשְׁכִּיחוֹ.
La Guemara demande : quelle est la raison pour laquelle les Sages ont institué cette ordonnance en particulier pour assurer qu'on ne néglige pas le Chabbat ? Rava dit : les Sages l'ont fait par déférence pour le Chabbat, et ils ont institué un érouv afin qu'on choisisse une belle portion pour le Chabbat et une belle portion pour la fête. Si l'on manque de préparer un mets spécifiquement pour le Chabbat avant la fête, cela pourrait conduire à ne pas témoigner au Chabbat la déférence qui lui revient.
מַאי טַעְמָא? אָמַר רָבָא: כְּדַי שֶׁיִּבְרוֹר מָנָה יָפָה לַשַּׁבָּת וּמָנָה יָפָה לְיוֹם טוֹב.
Rav Achi énonça une raison différente : les Sages l'ont fait par déférence pour la fête, afin que les gens disent : on ne peut cuire un jour de fête pour le Chabbat à moins d'avoir commencé à cuire la veille ; à plus forte raison ne peut-on cuire un jour de fête pour un jour de semaine.
רַב אָשֵׁי אָמַר: כְּדֵי שֶׁיֹּאמְרוּ אֵין אוֹפִין מִיּוֹם טוֹב לַשַּׁבָּת, קַל וָחוֹמֶר מִיּוֹם טוֹב לְחוֹל.
Nous avons appris dans la MISHNA : on peut préparer un mets cuit la veille de la fête et s'appuyer sur lui pour cuire en vue du Chabbat. Soit, selon Rav Achi, qui a dit que la raison de l'érouv est que les gens disent « on ne peut cuire un jour de fête pour le Chabbat » — voilà pourquoi, la veille de la fête, oui, on peut préparer l'érouv, mais le jour de fête lui-même, non : c'est un rappel qu'en principe on ne peut cuire un jour de fête pour le Chabbat. Mais selon Rava, qui a dit que la raison de l'érouv est d'assurer qu'on choisisse de belles portions pour la fête et pour le Chabbat, pourquoi la Michna parle-t-elle spécifiquement d'une préparation la veille de la fête ? Même si l'on préparait un mets pour le Chabbat le jour de fête aussi, cela garantirait qu'on témoigne au Chabbat la déférence appropriée.
תְּנַן: עוֹשֶׂה תַּבְשִׁיל מֵעֶרֶב יוֹם טוֹב וְסוֹמֵךְ עָלָיו לַשַּׁבָּת. בִּשְׁלָמָא לְרַב אָשֵׁי דְּאָמַר כְּדֵי שֶׁיֹּאמְרוּ אֵין אוֹפִין מִיּוֹם טוֹב לַשַּׁבָּת, הַיְינוּ דְּמֵעֶרֶב יוֹם טוֹב — אִין, בְּיוֹם טוֹב — לָא. אֶלָּא לְרָבָא, מַאי אִירְיָא מֵעֶרֶב יוֹם טוֹב? אֲפִילּוּ בְּיוֹם טוֹב נָמֵי!
La Guemara répond : oui, il en est bien ainsi — cet objectif aurait pu être atteint même le jour de fête. Cependant, les Sages édictèrent un décret que l'érouv doit être préparé la veille de la fête, de peur qu'on ne soit négligent et ne manque d'en préparer un du tout.
אִין הָכִי נָמֵי, אֶלָּא גְּזֵרָה שֶׁמָּא יִפְשַׁע.
La Guemara remarque : et un tanna cite la preuve de l'érouv tavchilin d'ici, du verset suivant : « Demain est un jour de repos, un saint Chabbat pour l'Éternel. Cuisez ce que vous avez à cuire et faites bouillir ce que vous avez à faire bouillir, et tout le reste, mettez-le de côté à garder pour vous jusqu'au matin » (Chémot 16, 23). De là Rabbi Eliézer a dit : on ne peut cuire un jour de fête pour le Chabbat qu'en s'appuyant sur ce qui a déjà été cuit pour le Chabbat la veille, et en y ajoutant ; et on ne peut faire bouillir qu'en s'appuyant sur ce qui a déjà été bouilli. De ce verset, les Sages établirent une allusion à la jonction des mets cuits dans la Torah.
וְתַנָּא מַיְיתֵי לַהּ מֵהָכָא: ״אֵת אֲשֶׁר תֹּאפוּ אֵפוּ וְאֵת אֲשֶׁר תְּבַשְּׁלוּ בַּשֵּׁלוּ״, מִכָּאן אָמַר רַבִּי אֱלִיעֶזֶר: אֵין אוֹפִין אֶלָּא עַל הָאָפוּי, וְאֵין מְבַשְּׁלִין אֶלָּא עַל הַמְבוּשָּׁל. מִכָּאן סָמְכוּ חֲכָמִים לְעֵרוּבֵי תַבְשִׁילִין מִן הַתּוֹרָה.
§ Les Sages enseignèrent dans une baraïta : il y eut un fait touchant Rabbi Eliézer, qui était assis et enseignait les lois de la fête tout au long du jour de fête. Lorsque le premier groupe partit au milieu de son cours, il dit : ceux-là doivent être des propriétaires de très grandes jarres (pittassin) — ils ont apparemment d'énormes contenants de vin qui les attendent, et autant de nourriture, et ils ont quitté la maison d'étude par envie de leur repas. Au bout d'un moment, un second groupe s'en alla. Il dit : ceux-là sont des propriétaires de tonneaux, plus petits que les pittassin. Plus tard, un troisième groupe prit congé, et il dit : ceux-là sont des propriétaires de cruches, plus petites encore que les tonneaux.
תָּנוּ רַבָּנַן: מַעֲשֶׂה בְּרַבִּי אֱלִיעֶזֶר שֶׁהָיָה יוֹשֵׁב וְדוֹרֵשׁ כׇּל הַיּוֹם כּוּלּוֹ בְּהִלְכוֹת יוֹם טוֹב. יָצְתָה כַּת רִאשׁוֹנָה, אָמַר: הַלָּלוּ בַּעֲלֵי פִטָּסִין. כַּת שְׁנִיָּה, אָמַר: הַלָּלוּ בַּעֲלֵי חָבִיּוֹת. כַּת שְׁלִישִׁית, אָמַר: הַלָּלוּ בַּעֲלֵי כַדִּין.
Un quatrième groupe partit, et il dit : ceux-là sont des propriétaires de fioles (laguinin), plus petites que les cruches. Au départ d'un cinquième groupe, il dit : ceux-là sont des propriétaires de coupes, plus petites encore. Lorsqu'un sixième groupe commença à partir, il s'attrista de ce que la maison d'étude se vidât presque entièrement et dit : ceux-là sont des propriétaires d'une malédiction — c'est-à-dire qu'ils n'ont manifestement rien chez eux ; pourquoi donc s'en vont-ils ?
כַּת רְבִיעִית, אָמַר: הַלָּלוּ בַּעֲלֵי לְגִינִין. כַּת חֲמִישִׁית, אָמַר: הַלָּלוּ בַּעֲלֵי כוֹסוֹת. הִתְחִילוּ כַּת שִׁשִּׁית לָצֵאת, אָמַר: הַלָּלוּ בַּעֲלֵי מְאֵרָה.
Il posa les yeux sur les élèves restés à la maison d'étude. Aussitôt, leurs visages se mirent à changer de couleur de honte, car ils craignaient qu'il ne les visât et que, peut-être, ils eussent dû partir avec les autres au lieu de rester. Il leur dit : mes fils, je n'ai pas dit cela de vous, mais de ceux qui sont partis — parce qu'ils abandonnent la vie éternelle de la Torah et s'adonnent à la vie passagère de manger.
נָתַן עֵינָיו בַּתַּלְמִידִים, הִתְחִילוּ פְּנֵיהֶם מִשְׁתַּנִּין. אָמַר לָהֶם: בָּנַי, לֹא לָכֶם אֲנִי אוֹמֵר, אֶלָּא לְהַלָּלוּ שֶׁיָּצְאוּ, שֶׁמַּנִּיחִים חַיֵּי עוֹלָם וְעוֹסְקִים בְּחַיֵּי שָׁעָה.